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Mon cher et fier Achille,

Je t’ai cherché dans la gare de Montpellier, j’ai éculé toutes les fontaines et les parcs où tu pouvais encore traîner, rien. Ça y est, la chasse est ouverte. Les fontaines, elles ont été réaménagées de manière à chasser le zonard, et les bancs, ils ont été étudiés pour que personne ne puisse s’y poser. Quant aux gares, elles sont aussi nettoyées que le sont les Galeries Lafayette ou les caisses de la Société Générale. Alors, où es-tu, Achille ? J’ai bien cherché dans un squatt ou deux, oui, mais ça expulse à tout va, ça restructure et pas moyen de t’y trouver. J’espère juste que tu t’es trouvé un petit coin pénard pour y faire ta maison en paille ou en tournesol et y faire pousser des patates. Un truc qui (je tremble en l’écrivant) te coûterait pas un rond, rien de rien ! Mais avec les centaines de lois et décrets pondus chaque année par les bourgeois, ton répit il risque pas de durer ad vitam aeternam et même l’air que tu respires sera, tôt ou tard, taxé suivant leurs barèmes. Tu sais, tous les ans, j’attends que tu viennes gratter à ma chaumière, précédant ta joyeuse bande de potes et là… peau de balle ! Tu me snoberais pas, dis ? Peut-être que tu anticipes le jour où je me ferai installer un portail électrique et où ma nouvelle piscine ne pourra profiter qu’aux collaborateurs de ma nouvelle succursale des ventes. Crois-moi, même si je ne partage pas encore toutes tes galères, ça va venir… et puis j’espère bien trépasser avant de rejoindre la horde des commerciaux barricadés dans leur domaine de carton-pâte et refusant de partager leurs superbes chiottes parfumées à la mangue. Quand on dit que le pognon n’a pas d’odeur, laisse-moi rire ! Tu te souviens de l’entreprise Firchim qui avait sorti de ses usines un nouveau répulsif en bombe conçu en laboratoire spécialement contre les SDF. Ça nous avait bien fait marrer. Mais maintenant, on ne rit plus mon pote. Tu sais, j’ai même demandé aux centres de rétention s’ils ne t’avaient pas enfermé chez eux, par hasard, à cause de ta tête d’africain. Et y a pas eu moyen de savoir s’ils allaient pas t’envoyer au Congo, dans la région des Grands Lacs ou au Darfour. Toi qui a une frousse bleue de l’avion ! A propos d’avions, ça serait facile de te retrouver si j’avais une relation au ministère de l’Intérieur, avec tous leurs dromes et leurs caméras… Y aurait moyen de te débusquer, c’est sûr. S’ils t’ont pris ton ADN en lousedé, sans te demander quoi, et foutu une puce sous la peau, hop, comme pour les vaches et certains employés de banques américaines… On pourrait te retrouver grâce à des puces, tu te rends compte, toi qui as horreur des puces ! Enfin, de toute façon j’ai pas de relation de ce côté et je vais te dire pourquoi. Je vais te le dire, oui, le fond de ma pensée… Je crois qu’ils t’ont recyclé dans un genre d’engrais bio pour faire pousser les tulipes sur les ronds-points. Je crois qu’ils en sont capables… Où alors ils t’ont utilisé comme pesticide, avec tous les pastis et la bouffe stérile que tu t’enfilais… Pour ceux que ça ferait sourire, je rappelle que l’ordre, le progrès, la quête de la richesse, tout ça forme un triumvirat incontournable où la plus grande partie des humains et des autres êtres vivants n’ont plus leur place. Toute découverte est viscéralement attachée au profit. Alors pourquoi pas de l’engrais à base de SDF fabriqué en usine par des pauvres connes comme moi qui préfèrent bosser n’importe où parce que le boulot devient une denrée plus prisée que les truffes à l’armagnac. Soit on devient un outil docile, soit on devient un paria. Tu me le disais toi-même, Achille : « Qu’est-ce qu’on va foutre avec toutes ces machines qui font tout le sale boulot à notre place ? ». On ne pourra plus parler de classe ouvrière vu qu’on se sera passé de nous, définitivement, et qu’on devra mendier le fric pour payer le droit de se promener en dehors de nos cités clôturées. Tu vois, il y a entre moi et cette société une activité humaine infiniment compliquée qui m’échappe un peu. Ce soir, tant pis, je boufferai ma quiche sans toi mais je nous reserve, pour les beaux jours, une vieille recette de la Commune : une tripaille de député a la mode Achille. Allez, bon appetit quand même…

Sandra Po