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De la Picharlerie au cuirassé Potemkine en passant par la cabane à zéro euro

Après l’effervescence des consciences, comme on a pu le constater à la destruction de la Picharlerie, la question se pose de savoir si on va laisser les béniouiouis habituels reprendre de leur molle assurance pour nous ramener à cette léthargie cérébrale qui, en ruisselant le long des nerfs à longueur d’année, finit par faire de tout un chacun un zombi social.
Certes, les preuves ne manquent pas que les démolitions et expulsions se poursuivent ailleurs, et dans des proportions sans cesse grandissantes (voir l’opération bestiale menée contre un foyer de travailleurs dans le 13ème à Paris), mais le jeu semble assez bien rodé qui, d’une indignation à l’autre, a vite fait de faire tourner des protestations réitérées, en palabres de nains de jardin.
Plus de six mois au moins ont passé depuis le passage du bulldozer. “Là-haut sur la montagne” la ferme occupée de la Picharlerie n’est plus qu’une balafre. La nature morte a repris le dessus sur la nature vivante. Le maquis des broussailles du consensus sur le maquis des idées qui bataillent.
On disait autrefois qu’un bon nègre, c’était un nègre mort, mais une bonne nature, aujourd’hui ça paraît bien être une nature morte. En éventrant les terrasses et les bâtiments de la Picharlerie, les chenilles du bulldozer ne faisaient pas que détruire. Elles écrivaient à même le sol que sauver c’est détruire. Elles écrivaient cette novlangue résumée par les trois slogans du Parti, inscrits artistiquement au fronton du Ministère de la Vérité, dans 1984 : LA GUERRE C’EST LA PAIX, LA LIBERTÉ C’EST L’ESCLAVAGE, L’IGNORANCE C’EST LA FORCE.

“Si les femmes et les hommes qui prétendent reconstruire des lieux à l’abandon étaient soucieux de progrès, ils laisseraient la main du marché faire jouer le libre jeu de la concurrence, au lieu de se fourvoyer dans des illusions pétainistes qui freinent l’épanouissement d’une société performante. La spéculation se développerait, l’image du pays s’en trouverait valorisée, avec les bienfaits collatéraux que cela ne manquerait pas d’avoir sur la préservation de la nature. Mais au lieu de cela ils donnent le spectacle dégoûtant d’une jeunesse “dépravée, droguée, fainéante, pas propre, mal habillée”, qui refuse d’aller exercer ses talents sur le seul terrain qui lui soit profitable, les ghettos construits à son intention. Avec tout le versant sécuritaire qu’une telle présence ne manque pas de faire lourdement peser sur des populations autochtones au bord de la crise de nerfs”.

En suivant ce raisonnement, on pourrait dire que si les marins du cuirassé Potemkine, plutôt que de se rebeller, de préférer l’esclavage à la liberté en s’arc-boutant comme disent les théoriciens libéraux à des privilèges rétrogrades, avaient mangé de bon cœur les charognes grouillantes d’asticots qu’on leur présentait, ils auraient donné au monde un bel exemple d’ouverture mentale, au lieu de ce spectacle lamentable qui nous a conduis au goulag.

Cependant, même si la cervelle saute à pleins bords sur les écrans et le reste, tout le monde n’est pas candidat au décervelage. Il y a encore des gens pour qui la vie est plus belle que la mort, la langue vivante des squatters plus belle que la langue morte des bulldozers, et qu’il y a mieux à agir en êtres humains qu’en zombis.
Quand une bande de fachos fait une descente dans une ruine pour en chasser les occupants, il y a encore des gens pour dire qu’ils ne sont pas dans leur bon droit, quand bien même ils se réclament du droit de propriété, mais qu’ils veulent simplement étendre la dictature du mensonge.
Une société richissime qui compte plusieurs centaines de milliers de personnes jetées à la rue est une société du crime peint aux couleurs de la sainteté financière. Point. Que la bande de fachos en question soit là pour faire le sale boulot, c’est une affaire entendue. Ce qui ne l’est pas, c’est que la saloperie, sous couvert du droit de propriété, se donne des airs d’angélisme et de vertu. Bien sûr il n’y a pas mieux que les salopards pour se croire des anges vertueux mais il n’est pas dit non plus qu’un jour les ailes ne doivent leur en tomber. C’est pourquoi les occupations de lieux où se construit une autre forme de bonheur que le malheur peint aux couleurs du bonheur publicitaire, doivent être défendues.

La purification médiatique de la pensée, que l’on peut mettre en parallèle avec d’autres, comme la purification ethnique, est allée plus loin que le rêve des Églises. N’est-elle pas unique, mondiale, alors que les religions se font âpre concurrence ? Dans les classes qui prétendent s’y opposer, elle ne cesse de recruter de nouveaux relais pour étendre son œuvre d’anéantissement.
Des écrivains, des cinéastes, des ethnologues, des sociologues, des philosophes ainsi que leurs sous-espèces employées dans les journaux ou les associations culturelles, sont passés au service du mensonge industrialisé. Dans les journaux, la télé, la com, l’agitation culturelle, ils ont travaillé dur, pendant des années, la machette à la main, pour donner au mensonge les couleurs excitantes de la réalité.
À les entendre, choisir ce serait ne pas choisir, penser ce serait ne pas penser, et ainsi de suite, ne pas se soumettre c’est se ranger du côté des perdants. Ils parlent tellement fort et on n’entend tellement qu’eux, que l’aveu est désormais courant qu’en dehors de leur discours on n’imagine pas qu’il puisse y en avoir un autre.

Quant aux “artistes”, toujours à l’affût de quelque reste de viande à racler sur l’os de l’art contemporain, ils n’ont pas mégoté leur contribution à cette grande entreprise de purification de la pensée. C’est ainsi que dans le contexte porteur de la maison à tant d’euros, certains se sont emparés du concept innovant et rigolo de la cabane dite, c’est important, à zéro euro. Cabane en cartons, ou maison à zéro euro, pourquoi pas ? Il n’y a pas de pauvres idées, et d’ailleurs les pauvres n’ont pas d’idées, mais que des idées à leur prendre. Zéro, donc, mais pas pour tout le monde. Zéro c’est pour le carton, c’est aussi pour la maison, dans le monde du bling bling déjà tout un programme, à l’envers, certes, mais d’abord à l’envers du concept, ce qui peut être payant, le concept zéro, car dans le domaine du concept et de la propagande, est vrai l’adage “qui peut le plus peut le moins”, mais est tout aussi vrai celui du “qui peut le moins peut le plus”. Dans le monde ébouriffant de la finance, donner des idées au fric des ignares qui ont remplacé les collectionneurs et amateurs éclairés de jadis peut faire mouche. Alors, cette maison ou cabane à zéro euro, on l’expose d’abord dans une galerie, mais comme on est dans le monde juteux de l’art contemporain on va en faire une zéro performance en l’abandonnant au miracle du trottoir, et au premier homme errant, sdf comme on ne veut pas l’appeler, qui en fera “son” œuvre, en l’habitant, et lui donnera ainsi cette dimension socialement subversive sans laquelle il n’est pas d’œuvre d’art contemporain. Quoi de plus décoiffant, en effet, qu’une maison zéro habitée par un homme zéro, quoi de plus propre à faire tourner à plein régime la machine à laver les cerveaux, et accessoirement remplir le tiroir-caisse, que de prendre une idée qui gêne les chantres du néo-libéralisme, la cabane, pour en faire un cachot “tendance” peuplé d’un sous-homme en voie de transfiguration artistique mis à l’enchère chez Christies ?

Pour les cérémonies du 11 novembre on entend ahaner, par un poilu survivant : “Mort pour la France”, à chaque article de la liste macabre qui n’en finit pas de dégouliner sur le socle du monument. Mais ce n’est pas vrai que ces soldats qu’on a envoyés à la Grande Boucherie sont morts pour la France. Ils sont morts pour l’idée de nation parvenue en phase terminale, comme l’ont été à Auschwitz ceux qui sont morts au nom de l’idée de pureté de la race, et comme tant d’autres sont massacrés aujourd’hui dans les mines et les usines du sud-est asiatique, quand ils ne sont pas victimes de la famine par la spéculation sur les céréales, au nom de l’incantation néo-libérale.
Ah ! qu’ils savaient être beaux la nation française, le surhomme hitlérien, et comme sont beaux aujourd’hui les idéaux du néo-libéralisme, sans cesse purifiés et arrondis aux angles par les esthéticiens de la crétinisation de masse ! Et tant pis pour les dégâts collatéraux et autres massacres de masse, le dieu marché reconnaîtra les siens ! Le système d’espionnage satellitaire étatsunien echelon, est capable de lire ce que n’importe qui tape sur son clavier d’ordinateur. Lorsque la technologie aura progressé, — mais ne l’a-t-elle déjà fait ? —, un système d’analyse automatique sophistiqué pourra permettre, lorsque l’écrit sera jugé trop vrai, c’est-à-dire, selon la novlangue, pas assez mensonger, d’en éliminer le scripteur d’une simple frappe tueuse. Plus simplement on peut se demander si la technologie laissera une place à un usage humain de la pensée, ou bien si celle-ci finira par ne plus devenir possible qu’en dehors d’elle.
La personne qui regarde une montagne et réfléchit à la place qu’elle occupe devant elle et dans la nature en général, et la personne qui se confie à son ordinateur ne sont pas forcément faites pour se comprendre. On peut dire de la première qu’elle tend à être maîtresse de sa pensée, en l’occurrence la pensée de ce qu’elle est face à la montagne qui lui fait face, et de l’autre qu’elle tend à une servitude plus étroite avec sa machine.
Dire qu’il n’y a pas de différence entre un ordinateur et une montagne, c’est dire qu’il n’y a pas de différence entre la vie et la mort. On ne fait pas sa vie avec un ordinateur, on ne fait que sa mort. Par contre avec une montagne, même si on n’a rien à attendre d’elle, on peut vivre. C’est à vous de faire d’elle ce que vous voulez, c’est à dire, de vous faire vous-même. Qui peut en dire autant d’un ordinateur ?
Mais sans attendre que la technologie prenne le contrôle de nos cerveaux pour nous soumettre à l’arbitraire criminel du marché, il n’est peut-être pas inutile d’affirmer que le mensonge de ceux qui s’opposent aux occupations de sites abandonnés dans les Cévennes pourrait bien se résumer à vouloir nous faire prendre la montagne qu’ils défendent derrière leurs justifications contradictoires et leurs revendications racistes, pour celle que dessine la courbe zigzagante qui s’affiche sur le terminal du trader fou de la Société Générale. Avis aux intéressés : nous sommes assez bien informés pour savoir qu’il n’en est rien.

Comité pressé