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PNC, mon amour !

Mardi 12 août, un millier de personnes se sont rassemblées à Florac pour contester le projet de réforme des parcs nationaux. Les manifestants se sont retrouvés au pied du château, siège local du Parc National des Cévennes, puis ont bloqué, pour quelques temps, la route nationale.
Cette mobilisation débute alors qu’une consultation sur un projet de décret concernant cette réforme vient de se finir. A peine annoncée, organisée de la fin juin à la mi-aout, cette pseudo concertation démocratique amplifie la grogne, en démontrant, une fois de plus, que les décisions politiques sont prises sans aucune considération pour les premiers concernés.
Cette « consultation » est une étape dans l’application de la loi, adoptée le 14 avril 2006 et relative aux parcs nationaux, aux parcs naturels marins et aux parcs naturels régionaux. Le décret d’application, en cours de validation, sera suivi d’une charte pour le PNC qui devra être établie pour avril 2011, après une nouvelle consultation en 2010. Tout un programme législatif !
Mais pour comprendre les ambitions de cette réforme, revenons aux origines des parcs nationaux. Initiés aux Etats-Unis, à la fin du 19ème siècle, les parcs nationaux ont « pour ambition d’offrir à des citadins de grands espaces pour se régénérer et permettre aux générations nouvelles de découvrir les paysages qui ont marqué la vie des premiers pionniers » ; « modèle qui constitue encore aujourd’hui une référence ». En France la loi encadrant les parcs nationaux est créée le 22 juillet 1960. « A la sauvegarde des espèces et des écosystèmes, au tourisme culturel et à l’exercice de sports de nature que sont les objectifs communs des parcs nationaux dans le monde, le législateur a ajouté la restauration et la mise en valeur du tissu socio-économique avoisinant, en définissant une zone périphérique dotée d’un programme de réalisations ». (Extraits du rapport du sénateur Jean Boyer, lors des discussions parlementaires sur la loi du 14 avril 2006). La fonction des parcs nationaux est donc de préserver des espaces de « nature » pour permettre aux citadins de se régénérer et de dédier les zones concernées et leurs alentours au développement de cette activité. Le parc national des Cévennes est crée en 1970. Il a la particularité d’être le premier habité dans sa zone centre. L’enjeu autour des transformations sociales et économiques de la région est alors d’orienter les activités de toute une population vers l’économie touristique. Il s’agit de définitivement rompre avec une économie paysanne d’autosubsistance portée par des « anciens » mais aussi une vague de nouveaux arrivants, les « néo-ruraux ».

Aujourd’hui, la réforme prévoit une réorganisation du fonctionnement des parcs. Sans changement sur le fond, elle s’adapte surtout aux temps modernes - intégration du concept de « développement durable », principe de partenariat et de participation avec les « acteurs locaux » (communes, éco-développeurs...), décentralisation d’une partie de l’autorité de l’Etat vers le parc national - et cherche à donner un nouveau souffle au développement économique du tourisme. Refaire un portrait jeune et dynamique au PNC et surtout, dans l’air du temps : eco-entrepreneur. « L’évolution du parc ne peut vivre en marge des grandes mutations que connaît la société dans son ensemble » (Jean-Pierre Giran, député du Var, président du parc national de Port-Cros, in Les Parcs Nationaux, Une référence pour la France, Une chance pour ses territoires, rapport au premier ministre, Juin 2003, texte qui a inspiré l’essentiel de la nouvelle loi).

Un cœur dynamique

La zone centre est renommée en cœur du parc. Sous couvert de son rôle de préservation, elle limite la plupart des activités humaines pouvant s’y dérouler, hors randonnées encadrées, sports nature, et autres tourismes culturels.
L’habitat, s’il est toléré dans le parc, est soumis a de nombreuses contraintes. Les nouvelles installations doivent suivre des démarches fastidieuses, respecter des normes très strictes et surtout très couteuses. Si le parc est aujourd’hui plus peuplé que lors de sa création, c’est surtout de résidents occasionnels, de bourgeois des villes. Il n’est pas seulement couteux de s’installer dans le cœur du parc, il l’est aussi de s’y maintenir. Le respect du « cadre environnemental » court aussi pour les travaux entrepris par la suite. L’écologie a un prix, celui d’une sélection sociale. Elle a aussi celui de la soumission à l’Etat et à ses structures. Tout aménagement de son habitat est soumis à autorisation : « La loi interdit tous les travaux, sauf autorisation du directeur de l’établissement public du parc après avis du conseil scientifique ou autorisation du préfet de Lozère » (in, dossier de consultation et d’enquête publique portant sur la modification du décret de création du parc naturel).
Pour les usagers et ceux y ayant des activités, la vie sur place, malgré ce cadre si nature, est entravée d’un tas d’obstacles artificiels : loi, décret, charte, directeur et administration du PNC. Les cueillettes sont interdites ou restreintes (la nouvelle liste n’est pas encore établie). La coupe de bois est fortement contrôlée et limitée. La collecte de pierres, d’argiles ou de toute autre chose est interdite. Sans parler du stockage des vieilles voitures qui servent de réserves de pièces ou de vieux objets et matériaux, recyclés au fils des années. Seuls sont bienvenus les riches acquéreurs de vieux mas, pouvant les rénover selon les normes cartes postales. Dehors les cabaneux, les bouseux et les archaïsmes !
Les utilisateurs du cœur du parc pour des activités agricoles ou pastorales ne sont guère mieux lotis. « Une rétrospective historique de la protection de la nature en France permet d’établir un rapprochement intéressant entre la Loi d’Orientation agricole et la Loi sur la Création des Parcs nationaux, toutes deux de la même année et discutées à l’Assemblée nationale lors des mêmes débats. La création des Parcs est le résultat [...] de l’apparition d’un nouveau type d’agriculteur. Ces propos prennent d’autant plus d’ampleur en Cévennes que le Parc national a été mis en place en 1970 sur un espace, rappelons-le, habité et constitué d’unités agricoles considérées par l’État comme non viables et vouées à terme à disparaître, ce qui les prédisposait à une première expérimentation du Plan Vedel (1969) : un plan qui associait les agriculteurs des zones dites défavorisées à des « jardiniers de la nature » et leur préconisait des sources complémentaires de revenu grâce aux activités de détente et de loisirs qui s’y seraient développées. » (Sylvie Mousset, Protection de la nature et gestion agricole dans le Parc national des Cévennes, in Strates, n°5, 1990 – Conjuguer stratégies et territoires ?)
Un régime d’interdiction général agrémenté d’exceptions et de dérogations fait la règle. Des autorisations sont données à titre personnel pour l’installation et le développement de ces activités. Elles prennent fin à la cessation de l’activité, ne pouvant donc être ni retransmises, ni perdurées. Une autorisation doit être accordée pour toute action : de l’installation d’une remise ou d’un poulailler à celle d’un éclairage extérieur, en passant par l’utilisation d’un engin bruyant (tronçonneuse, engin agricole...), la réalisation d’un écobuage ou d’un nouveau défrichement. On pourrait résumer : comment faire renoncer à leurs activités paysans et éleveurs, s’ils ne veulent être immédiatement transformés en serviles bureaucrates. A moins que le candidat soit un partisan du développement durable. Alors toutes les portes de l’éco-tourisme lui sont ouvertes. « La stratégie du développement durable [...] ne peut trouver de meilleure application que celle de la gestion du territoire d’un parc national » ( J-P Giran)

Eco-tourista, quand tu nous tiens !

Le parc maintient sa politique de transformation de l’économie paysanne vers le tourisme vert. Vernie de développement durable, une agriculture mixte est donc favorisée (subventions, partenariats...), mêlant une production terroir à l’accueil touristique. Elle trouve par là même les débouchés à ses produits, pélardons et autres farines de châtaigne – labellisés, bien sûr ! D’après Jean-Pierre Giran : « Le label parc national constitue, pour le territoire concerné, un atout touristique essentiel.[...] Le tourisme est devenu, depuis trente ans, le complément indispensable de toute agriculture de moyenne montagne et de montagne ». On demandera donc à ces éco-entrepreneurs, en contrepartie, d’effectuer leurs devoirs citoyens, par exemple, en entretenant les chemins et réalisant de petits travaux pour la préservation du patrimoine. Tâches qu’ils se hâteront d’accomplir pour valoriser leurs petits commerces (gites, chambres d’hôtes, randonnées...). « Le présent projet donne plus de liberté à l’établissement public [...] pour mettre en place des “ incitations aux bonnes pratiques ”. En effet, grâce à la charte, ce sont aussi les usagers et acteurs du cœur de parc qui pourront être amenés à prendre des engagements en faveur de la gestion et de la conservation du patrimoine naturel, culturel et paysager. » « La réforme des parcs nationaux ouvre la possibilité à différentes catégories de personnes de s’engager dans des projets de gestion et de conservation du patrimoine naturel culturel et paysager : l’accueil du public, le tourisme durable, la restauration et l’entretien du patrimoine bâti et du petit patrimoine, la gestion forestière durable, la gestion pastorale, [...] etc… » (in Dossier de consultation et d’enquête). On ne s’étonnera pas qu’au milieu d’une foule d’interdictions, les « Activités sportives et de loisir en milieu naturel et activités professionnelles d’encadrement s’y rapportant » ne font l’objet d’aucune réglementation. Le cœur du parc est donc destiné à accueillir un tourisme durable, de qualité, dans un environnement adapté : sauvage mais entretenu, rustique mais pas bourru.

Bio-pigeons à plumer à Cévennes Land ©

Ce cœur est attractif. Les touristes voudront consommer nature, culture et petits plats ! D’autres voudront peut-être prendre un pied à terre. Voilà de quoi faire vivre tout un tas d’activités économiquement rentables. La zone du parc national a déjà vu ses activités s’articuler, en grande partie, autour du tourisme, bien au-delà du cœur. La réforme prévoit le remplacement de l’ancienne zone périphérique par une zone d’adhésion, permettant aux communes de mieux s’intégrer à la dynamique du PNC. « L’adhésion des communes à la charte repose sur le volontariat. Elle requiert une exigence et un engagement réciproques. La commune et les divers acteurs obtiennent en retour de véritables garanties : l’assistance technique et financière de l’établissement public du Parc national, une amélioration de la cohérence des politiques publiques dans la commune, le bénéfice de l’image du parc national, la priorisation [sic !] des programmations financières » (in Dossier de consultation et d’enquête). Le PNC devient une éco-entreprise, multipliant les partenariats avec les communes avoisinantes. « [Avec] la politique contractuelle, [...] en donnant toute sa place aux contrats explicites ou implicites, on décidera de privilégier la responsabilité aux contraintes et l’adhésion aux obligations »(J-P Giran). Cette affiliation au PNC octroie des subventions et des facilités à l’installation pour l’éco-développement, dans la même logique touristique que dans le cœur. Mais elle implique aussi des contraintes dans l’aménagement du territoire afin de conserver sur la totalité du Parc le décors ad hoc. Les communes doivent faire le ménage des vieilles caravanes et mobylettes, des stockages sauvages ou des constructions hors-normes – dussent-elles être habitées. On pourrait se dire : rien de nouveau à l’ombre des Cévennes, si ce n’est une nouvelle énergie pour ce projet. « Le nouveau cadre donne plus de consistance et d’effectivité à l’ancienne zone périphérique »(in Dossier de consultation et d’enquête).

Une direction efficace

Pour obtenir une gestion rentable et efficace, le Parc se dote d’un CA et, surtout, d’un directeur aux pouvoirs renforcés (nombre de réglementations spécifiques et de dérogations personnelles sont à sa charge). En intégrant plus de représentants des pouvoirs locaux (entrepreneurs, scientifiques, élus...) il s’assure une meilleur cohérence dans la réalisation sur le terrain des projets du Parc et une certaine légitimité à leur accomplissement. « Cette confiance faite à la proximité doit permettre de faire progresser en simplicité, en clarté et en efficacité l’action publique. Sans sacrifier la cohérence qui naît d’une approche globale, il est indispensable que le rôle et la responsabilité des élus locaux soient désormais mieux reconnus » (J-P Giran). Autrement dit, plus s’appuyer sur les pouvoirs locaux, pour faire appliquer les décisions nationales ou européennes. Un bon prince sait s’entourer, pour le conseiller dans le développement de son économie touristique, le parc se dote d’un conseil économique, social et culturel. Pour J-P Giran, un parc national « constitue en réalité un instrument privilégié d’aménagement fin des territoires d’exception [...], un laboratoire d’expérimentation pour le développement durable ».

Cette logique de rentabilisation et de profit est présente partout. L’extension de la marchandise à tous les espaces et tous les domaines continue, en Cévennes comme ailleurs. La disparition des résidents permanents, remplacés par des éco-consommateurs, la normalisation des formes de vie par la modernité y sont déjà bien avancées. Peu de résistances se développent contre l’agro-industrie, contre la traque aux habitats non conformes ou aux activités économiquement autonomes ou parallèles, contre la répression sociale en général.
Pourtant un vent de contestation souffle autour de cette réforme, en Cévennes, mais aussi dans les Pyrénées. La mobilisation se développe surtout autour des élus et des organisations d’agriculteurs et de chasseurs. Elle est, pour l’instant, porteuse d’une défense corporative, bien plus que d’une critique, même limitée, du développement actuel. Les organisations écologiques, qui ont franchi un nouveau pas dans la compromission en participant massivement au Grenelle de l’environnement et en y acceptant la stratégie du développement durable, sont aujourd’hui absentes du débat et de la lutte. Cependant nombreux sont ceux, en Cévennes notamment, qui aspirent à être autre chose qu’une machine à produire de la plus value (dans l’industrie du tourisme pas plus qu’ailleurs). Comme tous ceux venus ici espérant pouvoir y trouver un bout d’autonomie et qui savent bien qu’il n’y a pas d’espace pour eux dans le Parc ni dans ses sphères d’influences.
Face à ce projet de réforme, la lutte qui se constitue pourrait bien rassembler tout un tas de gens aux intérêts immédiats fort divergents. Peut-être que par des rencontres et des confrontations, des objectifs communs se dessineront, permettant d’attaquer dans son ensemble la logique du développement. De lutter ensemble contre la dépossession de nos moyens d’existence par le monde marchand. De créer des solidarités, de reprendre notre autonomie et de résister à l’autorité et à la répression.