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Edito

On le sait bien : d’une élection à l’autre, les dirigeants changent, les débats prennent différentes teintes, mais la réalité reste la même. Suffrage universel, multiples partis et programmes, débats politiques médiatisés, primaires... le spectacle démocratique est en place. Il doit maintenir la croyance dans ce système, entretenir l’illusion qu’on puisse être maîtres de notre avenir.

D’un parti à l’autre, l’essentiel est conservé. Les bases du système ne peuvent jamais être remises en question : exploitation, propriété, frontières, marchandise, argent, famille... De toute manière, dans l’exercice du pouvoir, les réalités sociales et les enjeux économiques induisent les politiques exercées. Le rôle des dirigeants est de gérer l’existant, pas de le changer, quelles que soient leurs promesses. Aucun candidat n’est assez stupide pour ignorer ces évidences. Ils postulent pour bénéficier d’une parcelle, plus ou moins grande, du pouvoir que leur confère un État moderne, et en tirer les avantages. En tant qu’administrateurs ou gestionnaires, ils ne peuvent ni n’ont intérêt à en changer la fonction ou les règles.

Le rôle de l’État est d’abord de préserver le système, d’en assurer la continuité, que les gouvernements changent ou même les régimes. Le capitalisme doit perdurer, la classe dominante doit assurer sa position : l’État est là pour le permettre. Sa fonction est sa raison d’être, elle ne peut être changée. Il doit soutenir l’économie en proposant un cadre entrepreneurial compétitif. L’urbanisation du territoire, une recherche de pointe, des politiques monétaires adaptées, des subventions aux entreprises ou, bien sûr, la mise à disposition et la formation d’une main-d’œuvre rentable (rapport coût/qualification) sont des objectifs indépassables pour un État moderne. D’un côté, dynamiser le capital (jusqu’aux guerres pour l’accès aux ressources, à des nouveaux marchés), de l’autre, administrer la population pour fournir, à mesure, le marché du travail (éducation, sécurité sociale, etc.) et garantir la paix sociale (de l’intégration citoyenne à la répression des classes dangereuses).

Les États d’Europe de l’Ouest ont pu se permettre, après la Seconde Guerre mondiale, de déployer une politique de « redistribution ». En fait, une politique de relance par la consommation, en vu de booster le marché intérieur. L’objectif étant de garantir la paix sociale (la bourgeoisie gardant le souvenir des révolutions au sortir de la Première Guerre mondiale) tout en garantissant la croissance. Cette période des Trente glorieuses a vu apparaître l’essentiel des « acquis sociaux ». S’ils ont été principalement obtenus par des luttes, la classe dominante les a octroyés pour endiguer la « menace rouge », parce qu’elle en avait les moyens, que ça ne mettait pas en péril ses intérêts et bénéfices et que ça s’intégrait à sa politique du New Deal [1].

Aujourd’hui, le contexte a profondément changé. Depuis les années 70, la croissance n’est plus là. La perte d’influence, relative certes, des puissances européennes sur leurs anciennes colonies, la hausse du prix des matières premières, la difficulté d’ouvrir de nouveaux marchés, la concurrence entre les capitalistes... en sont des facteurs déterminants. Malgré les réorganisations et tentatives pour dépasser ces limites [2], les phases de relance échouent successivement. L’importance majeure prise par la finance n’est qu’une réponse du capital pour rétablir la croissance. La crise, à force d’être contenue, ne fait que s’approfondir, de faillites en krach boursier.

Face à cette situation, les gouvernements des États européens, de droite comme de gauche, déroulent tout un panel de mesures afin d’assurer la stabilité financière et de rétablir la compétitivité et la rentabilité économiques. Une politique de rigueur, pour éviter la faillite, se double d’une politique d’austérité visant à faire baisser le coût de la main-d’œuvre : hausse des taxes et des impôts, réduction des dépenses de l’État (suppression de postes et restrictions budgétaires dans le secteur public), des dépenses sociales (retraites, sécu, radiations d’allocataires) et des coûts salariaux (baisse des charges patronales, contrats précaires, RSA, etc.).

Elles ne se mettent pas en place sans réactions. Les conditions d’existences se dégradant, les résistances se multiplient. Des moyens ou réseaux de débrouille qui s’étendent en dehors du salariat, aux mouvements collectifs de révolte, le prolétariat et la classe moyenne réagissent face au sort qui leur est fait. Des luttes émergent dans différents pays, principalement menées par certaines catégories sociales, ciblées par des mesures d’austérité et de rentabilité économique ou laissées pour compte (étudiants, fonctionnaires, ouvriers, jeunesse déshéritée, etc.). Comme en témoignent les conflits sociaux récurrents en Europe : étudiants en Angleterre ou en Italie, salariés et fonctionnaires en Espagne, jeunesse et précaires en Angleterre ou en France, ouvriers à travers toute l’Union... Et lorsqu’un État est contraint par l’économie de s’attaquer à toutes les catégories de sa population en même temps, il y a de grandes chances que la révolte se généralise, au-delà des intérêts catégoriels, comme c’est le cas en Grèce. Les mêmes politiques produisent les mêmes réactions, au-delà des pays européens : comme aux États-Unis avec le mouvement des occupations, dans lequel des franges sociales très variées se retrouvent, au Québec avec les luttes étudiantes soutenues par la population, en Israël où un large mouvement de protestation contre la vie chère s’est déclaré ou comme dans le monde arabe où des révoltes et des mouvements de protestation ont fait chuter des régimes autocratiques et en ont poussé d’autres à des réformes...

En contrepartie, la nécessité de baisser le coût mondial de la main-d’œuvre implique des conditions d’exploitation et de domination telles que les prolétaires d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique latine se révoltent régulièrement contre leurs conditions de vie (émeutes de la faim, contre la vie chère, contre les expropriations, contre les exigences démesurées des patrons et de l’État qui les administre, etc.).

Tous les États répriment ces mouvements de colère et tentatives de débrouille. Dans ce processus de nivellement économique et d’harmonisation du marché, en parallèle, les États tendent à se normaliser vers un modèle libéral et répressif. Au nom de l’idéal démocratique et humaniste, ils se dotent d’un arsenal législatif et policier pour parer aux éventuels débordements, comme pour mettre au pas tous les récalcitrants (économies parallèles, auto-suffisantes, réseaux d’entraide, etc.).

Dans un tel climat économique et social, les réflexes identitaires (communautaristes, nationalistes, confessionnaux ou culturels) sont largement attisés et instrumentalisés par les capitalistes et les dirigeants politiques. L’exemple des soulèvements en Tunisie et en Égypte illustre une double tendance que l’on retrouve partout : des soulèvements exprimant un désir de liberté et d’égalité sociale, et un an plus tard, les succès électoraux de formations conservatrices et nationalistes (comme Ennahdha ou les Frères musulmans). En Grèce, coexistent un mouvement social en confrontation forte avec l’État et l’économie, et une montée de l’extrême-droite ; alors que l’extrême-gauche porte en elle les deux tendances : reflet institutionnel des luttes et protectionnisme.

L’impossibilité démocratique de former un gouvernement et les injonctions structurelles du capitalisme, comme on le voit en Grèce, montrent les limites de la médiation étatique et du pouvoir de l’État en général. L’exemple de la Tunisie est éloquent : après le soulèvement de l’hiver 2010-2011, les luttes continuent. Le gouvernement élu se confronte au prolétariat tunisien, toujours insatisfait de sa condition, malgré les passations de pouvoir et le processus démocratique.

Ce que nous enseignent ces situations, à travers la planète, c’est que seuls les rapports de force et l’autonomie des luttes peuvent amorcer un changement réel. Partout l’État et ses prétentions démocratiques, anciennes ou nouvellement acquises, apparaît comme un adversaire irréductible du prolétariat. Lequel est aujourd’hui amené à lutter, non plus pour une quelconque amélioration de ses conditions d’existence, mais simplement pour s’opposer à leur dégradation continuelle, situation qui perdurera tant que le système ne sera pas remis en cause globalement.

 

[1] Politique économique, initiée par Roosevelt dans les années 30, pour lutter contre la crise aux États-Unis et qui s’étend à l’Europe après la Seconde Guerre mondiale avec le plan Marshall.

[2] Passage du « bloc de l’Est » du capitalisme d’État à l’économie de marché ; nouvelles technologies qui ouvrent de nouveaux marchés ; délocalisations industrielles pour bénéficier d’une main-d’œuvre moins coûteuse, encadrée par des législations plus répressives, afin d’accroître les profits ; développement du crédit à la consommation, pour stimuler le marché intérieur et politique d’investissement des États au prix d’un profond endettement.