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De la carotte au bâton

La répression est le pilier inamovible de tout régime politique. En démocratie, elle constitue le revers sombre du Droit et de la Loi. La Police s’accompagne alors de la Justice, et c’est ce qui donne à la répression ses airs de respectabilité, forçant l’adhésion des citoyens. La répression démocratique a vocation à maintenir et à perpétuer l’ordre et la cohésion sociale contre les récalcitrants, qu’ils sortent des clous par nécessité ou par choix. Sabotages, grèves sauvages, insoumission, désertion et déviances diverses aux injonctions socio-économiques, politiques ou morales des Etats ont toujours été sanctionnés, plus ou moins durement, plus ou moins proprement selon les époques, les régimes, les enjeux et les rapports de force du moment. Sans parler bien sûr des barricades et autres tentatives subversives visant ouvertement à en finir avec le pouvoir en place.

Nous traversons des temps troubles de crise et de colère sociale. Il n’est pas besoin d’être un expert pour constater qu’en Europe, comme ailleurs dans les pays riches, les Etats et le système capitaliste en général suscitent parmi les populations de plus en plus de critiques et de moins en moins d’adhésion aveugle et enthousiaste (Grèce, Espagne, Québec, Angleterre, Etats-Unis, etc.). Il émane comme une odeur de soufre à pas mal d’endroits. Il n’y a qu’à voir comme on s’affaire en haut lieu, de sommets de la dernière chance en mesures d’austérité pseudo salvatrices, pour comprendre que la solidité de l’édifice n’est à leurs yeux plus aussi sûre qu’en certains temps bénis, comme les Trente glorieuses par exemple. Et sans même spéculer sur l’éventualité d’explosions sociales qui gagneraient en intensité et en étendue, cette fébrilité ambiante conjuguée aux tensions existantes appellent en réponse une pression accrue, de chaque instant et dans tous les domaines, sur les populations et les individus. Il faut conserver à tout prix la docilité vacillante du troupeau. Et si les carottes de la promotion et de l’intégration n’y suffisent plus, on use plus volontiers du bâton de la peur, du contrôle et de la loi.

En 2007-2008, la police et sa ministre de l’époque Michèle Alliot-Marie ont réactivé en le relookant un vieil épouvantail surgi des années 70, celui des « autonomes ». Version années 2000, ça donne la « mouvance anarcho-autonome », ou « mouvance anarcho-libertaire », ou encore l’« ultra-gauche ». Ces termes sont alors repris dans les médias et par toutes les polices de France pour qualifier des idées, et tout un tas de pratiques et de formes de contestations : des tags contre les prisons aux manifestations sauvages contre les centres de rétention pour étrangers, des attaques et dégradations contre des véhicules et bâtiments incarnant les rouages de la répression et de l’exploitation, des occupations de locaux, des squats, des sabotages, des écrits subversifs s’affirmant ouvertement contre l’Etat et ses institutions. La police et les juges antiterroristes sillonnent alors la France pour enquêter sur certaines actions imputées à cette « mouvance » ; ils perquisitionnent, auditionnent, gardent à vue et emprisonnent des personnes suspectées de délits en lien avec elle. Des dossiers d’instruction sont ouverts pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ». Connaître quelqu’un, participer à telle lutte, fréquenter tel lieu, avoir telle lecture ou tel autocollant apposé sur son frigo, afficher telle idée fait de vous un suspect, un complice possible et un membre de cette « mouvance ». La qualification de terrorisme ne s’applique même plus à des faits précis, mais relève désormais des idées et des liens entre ceux et celles qui les commettent.

Ce terme médiatico-policier de « mouvance anarcho-autonome » permet par ailleurs de désigner un ennemi intérieur fantasmatique qui a pour but d’effrayer et de souder les populations derrière l’Etat et ses valeurs. Il sert à étiqueter et à isoler des pratiques qui en réalité émaillent depuis des siècles l’histoire des luttes et des révoltes ; des pratiques qui témoignent bien souvent d’une rage sociale aussi largement partagée que l’est le « mauvais sort » réservé à certaines catégories de la population, et qui sont loin d’être réductibles à un groupe ou à un « milieu ». Enfin, en transformant toute idée contestataire radicale en une menace concertée directe et physique pour l’Etat et les populations, ce terme de « mouvance anarcho-autonome », accolé à l’épithète « terroriste », sert à dépolitiser ces mêmes idées en les plaçant sur le terrain moral du Bien et du Mal.

Mais il ne s’agit pas de s’indigner contre une pseudo justice d’exception qui aurait mieux à faire que de réprimer si méchamment quelques jeunes aux idées larges. Il ne s’agit pas de dire que la qualification de « terroriste » est bien exagérée, et qu’ils ne méritent pas tant. Il n’est pas question de réclamer une Justice plus juste et plus humaine, un Etat de droit plus droit, ni d’opérer une distinction entre délit « politique » qui mériterait un peu de clémence, et délit « social » qui mérite bien toutes les foudres du Code pénal. La Justice, comme les différentes institutions étatiques, ne sont rien d’autre que les gardiennes du temple capitaliste et de tout ce qui nous aliène et nous opprime depuis des siècles (propriété privée, travail, argent, misère, concurrence, solitude...). Il est dans la nature de ce système de réprimer ce qui en déborde, le critique, cherche à lui nuire ; à fortiori ce qui lui nuit concrètement et au quotidien. Et la Justice identifie très clairement ses ennemis, réels ou potentiels, par leur appartenance de classe ou par leur positionnement au sein de la lutte de classe. La différence de traitement entre un petit braqueur et un trader trop gourmand, entre un émeutier incendiaire et un barbouze de l’Etat, entre un galérien qui roule sans permis et un bourgeois peu scrupuleux de certaines convention sociales, suffit amplement à l’attester.

Il est donc aisé de se reconnaître en quiconque identifie les mécanismes de l’oppression et s’y oppose, à sa manière. Prendre ce que notre ventre réclame sur les étalages de la marchandise, ne pas courber l’échine face à une crapule de patron ou de propriétaire, s’organiser et se solidariser avec des luttes qui font écho à ce que l’on combat, s’opposer à un contrôle ou à une arrestation dans la rue, s’opposer plus largement à tous les dispositifs de fichage et de flicage qui s’étendent partout (à l’école, au boulot, dans les transports, chez soi, sur les animaux), en solo ou à plu- sieurs, peuvent constituer autant de motifs de répression, et en face de solidarité possible. Au sujet du fichage, on peut noter que le refus de donner son ADN, voire ses empreintes digitales et sa photo, recouvre un sens qui est loin d’être seulement symbolique. De plus en plus, l’ADN constitue la « preuve » centrale voire unique de l’accusation (cf. certains des faits jugés lors du procès antiterroriste à Paris). Le donner revient à s’exposer à de futurs recoupements sur de futures affaires, à le voir traîner dans les fichiers et exploité pendant des années par les flics.

Enfin, il semble important de refuser les oppositions binaires dictées par le système (la violence et la non-violence, la légalité et l’illégalité), les réflexes conditionnés, les catégories et les replis identitaires qui sont les règles d’un jeu édicté par d’autres et pipé d’avance, et que pourtant l’on reproduit sans les avoir choisies. Sans quoi la volonté d’en finir avec ce monde restera un vœu pieu... Foutredieu !