Accueil du siteles bulletinsbulletin n°12 |     Plan du site                                                                 |contact|

A la direction et à la juge d’application des peines

Nous reproduisons ci-dessous une lettre de revendications rendue publique fin avril par des prisonniers du centre de détention de Roanne (Loire, région Rhône-Alpes). Un parloir sauvage de quelques dizaines de personnes, avec banderole et mégaphone, s’est tenu devant cette prison début mai, afin de saluer les détenus et d’exprimer une solidarité de l’extérieur.

Les prisonniers dénonçant leurs conditions de détention et plus généralement l’administration pénitentiaire s’exposent à toutes sortes de représailles de la part de celle-ci : transferts, mitard (mise à l’isolement en quartier disciplinaire), procès à l’intérieur de la taule (prétoire), privations de parloirs, de courrier... À Roanne comme dans d’autres prisons, de nombreux détenus osant ne serait-ce qu’ouvrir leur gueule, subissent quotidiennement ce genre de coups de force et d’humiliations de la part de l’administration.

Les dénonciations collectives par les prisonniers des conditions d’enfermement, tout comme les actes de rébellion individuels, les mutineries (parmi les plus récentes, Vezin-le-Coquet-Rennes en avril, Annoeullin-Lille en mai...), les destructions de mobilier, les prises d’otage de surveillants, etc., n’ont jamais cessé. Les automutilations et les très nombreux suicides qui émaillent le quotidien carcéral (plus de 100 officiellement répertoriés comme tels en 2011) témoignent eux aussi, de façon tragique, de l’impossibilité de vivre entre quatre murs, privé pour ainsi dire de tout. Les évasions sont le versant réjouissant de cette résistance viscérale à la taule. Le 28 mai par exemple, à Roanne justement, un détenu a profité d’un parloir pour prendre la poudre d’escampette, au milieu des visiteurs, sans attirer l’attention des matons. Plus belle encore, le 18 mai 2012, un prisonnier s’est évadé en présence de la nouvelle ministre de la Justice Christiane Taubira, qui, pour sa première sortie en tant que ministre, avait choisi d’assister à une compétition de basket entre détenus et surveillants à Paris-Bercy. Le sport, un beau moyen d’évasion...

A Roanne, peu de nouvelles filtrent de l’intérieur, tant sur une éventuelle poursuite du mouvement que sur les réactions de la direction. Un intérêt évident à faire circuler cette lettre collective est qu’elle soit connue et discutée ailleurs, dans d’autres taules, afin que tous ces actes et mouvements diffus de rébellion se fassent écho, s’alimentent les uns les autres, se parlent et se renforcent. Qu’elle soit connue aussi de tous ceux et celles qui ont été ou sont enfermés, et de leurs proches, afin de ne pas rester plus isolés encore que ce que souhaite l’administration pénitentiaire. Discuter, se rencontrer, s’organiser, dedans comme dehors, est un moyen de ne pas se faire écraser vif par la machine à broyer. Il n’y aura jamais de prison à visage humain. La prison est la caricature de la société : le pouvoir y est plus arbitraire et tout-puissant, le travail surexploité, quasi gratuit pour les employeurs, la marchandise plus chère et plus infâme, la solitude plus grande et cruelle, la violence sans fard et permanente. Contre tout cela, solidarisons-nous de mille manières avec les prisonniers en lutte !

Pour la destruction de toutes les prisons !

En cette date, nous, détenus du centre de détention de Roanne, entrons en lutte afin d’exiger que nos droits soient respectés et entendus. Vous nous obligez à rester en cellule ou dans les coursives le plus longtemps possible, là où il n’y a aucune activité pour passer le temps. Vous nous escroquez avec les cantines et les frais de télé de plus de 8 euros, par le biais de la société Eurest. Vous ne respectez pas nos droits en matière de permissions et de réductions de peine. Dans l’immédiat, nous vous informons de nos revendications.

Sport

Nous exigeons l’accès libre au gymnase et aux salles de sport. C’est l’activité la plus demandée par les détenus.

Activités

Dans chaque aile, nous avons à disposition une salle d’activités, constituée de quelques tables, chaises, aucune activité proposée ! Nous exigeons des jeux de société, échecs, dames, etc.

Nous exigeons aussi qu’il y ait plus d’activités culturelles et sportives : tournois de foot, basket, volley, pêche, etc.

Nous exigeons une réunion socio-culturelle par mois avec des détenu(e)s et des intervenants, afin d’élaborer des activités qui ne nous soient pas imposées par l’administration pénitentiaire (AP) ou le service socio-culturel.

Parloirs

Nous exigeons, comme le prévoit la loi européenne, que la mise à nu des détenu(e)s lors des fouilles des parloirs soit retirée. Le système de contrôle à l’entrée des parloirs est largement suffisant pour garantir votre sécurité. Par conséquent, cette fouille ne sert qu’à nous humilier et maintenir une pression psychologique et physique sur nous ! Les rondes au parloir sont aussi vécues comme une humiliation par nos familles et nous réclamons l’arrêt des rondes. En cas de problème, nous avons un interphone. Ce moyen de contrôle est abusif et conduit à une humiliation de plus !

Nous exigeons enfin les accès libres au parloir pour nos familles sans demande de permis de visite, et qu’en cas de retard, des familles qui ont sou- vent fait des centaines de kilomètres soient acceptées à l’entrée des parloirs et que la durée ne soit pas réduite.

Bâtiment

Nous exigeons que cessent immédiatement les mesures de quartier semi-ouvert et fermé. Tous les étages doivent être ouverts, matin et après-midi. Que l’on puisse circuler d’étage en étage, et de bâtiment en bâtiment en journée, pendant les temps d’ouverture des cellules. Les sèche-linge et machines à laver ne doivent pas être enlevés plus d’une semaine en cas de problème. Nous vous rappelons que tous n’ont pas la possibilité de sortir leur linge : pas de famille, pas de parloir, pas d’argent, etc.

Nous exigeons la fermeture immédiate des quartiers d’isolement et disciplinaire, et autres mesures spéciales, la fermeture du prétoire [1], qui crée plus de conflits qu’il n’en règle.

Cantines [2]

Nous exigeons que la société Eurest soit remplacée par une société qui proposerait des tarifs plus bas et pas deux à trois fois le prix extérieur. Qu’il ne nous soit pas imposé un surplus de 30 % sur les cantines exceptionnelles, que nous ayons les prix extérieurs. Et que les télévisions ne dépassent pas le prix de 8 euros. Nous exigeons aussi des frigos plus grands ou que le prix soit revu à la baisse.

Vie en détention

– abolition des travaux dégradants, des métiers non qualifiants et disparus à l’extérieur, ainsi que des rémunérations assimilées aux travaux forcés,
– droit aux arrêts maladie et droit aux congés payés,
– droit de grève,
– droit à la retraite dans les mêmes conditions qu’à l’extérieur,
– obligation pour l’AP d’assurer lors d’un transfert un emploi équivalent dans les mêmes conditions,
– dédommagement par l’Etat (frais d’hébergement ainsi que des journées non-travaillées) pour les familles qui se rendent au parloir à plus de 100 km de leur domicile,
– plus de formations qualifiantes,
– téléphone gratuit pour les indigents, l’appel aux employeurs et autres services administratifs.

Remises de peine

Nous exigeons que tous les détenu(e)s n’ayant aucun rapport et remplissant les conditions de suivi socio-judiciaire bénéficient de la totalité de leurs remises de peine et remises de peine supplémentaire, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

Nous exigeons que les expertises psychiatriques soient abolies.

Nous, détenus de Roanne, exigeons d’être entendus et que nos droits soient respectés et ce dès aujourd’hui.

Lettre collective écrite et signée par tous les détenus en accord avec les revendications.
Le 25 avril 2012

 

[1] Sorte de tribunal (expéditif ) interne à la prison, mobilisé en cas d’incident, qui condamne les détenus à des sanctions disciplinaires, comme le placement au quartier disciplinaire (“mitard”).

[2] Système par lequel les prisonnier-es achètent des produits (nourriture, produits d’hygiène, de loisirs...). Ils n’ont pas le choix et doivent acheter (“cantiner”) auprès de sociétés dont les prix sont exorbitants.