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Liberté de l’élevage et des pratiques agricoles

Le texte qui suit a été écrit à l’occasion de la journée nationale d’actions contre le puçage électronique, le 17 février 2012. Depuis cette date, la situation a un peu évolué. Des collectifs se sont créés dans l’Aude, l’Ariège, l’Ardèche, les Cévennes, des infos sur cette lutte ont circulé, quelques articles sont parus dans la presse alternative et institutionnelle.

Cependant, rien n’a véritablement bougé au niveau du monde agricole et nous n’espérons rien du nouveau ministère de l’Agriculture et de l’agroalimentaire, dont le nom modifié ne fait que réaffirmer la logique industrielle et totalitaire. En PACA, 300 éleveurs ont quand même envoyé des lettres de refus de pucer et de se soumettre au génotypage de leurs boucs.

Nous nous sommes revus nationalement du 17 au 20 mai à Reillane, dans le Luberon, à l’invitation du collectif PACA. Cette rencontre nous a permis de faire un peu le point et de continuer les prises de chou sur ces sujets bien bien complexes.

Un des débats les plus important à mon avis est lié à la question de l’identité, de l’endroit d’où l’on parle. Ce qui est rassurant, c’est que cette question traverse l’ensemble des luttes, c’est donc un truc sur lequel ça vaut le coup de cogiter un brin.

A Matens, nous avions essayé de soulever la question de la transversalité des luttes contre les dispositifs de contrôle et les RFID, ce qui incluait plein de monde dans notre histoire (instits, infirmières, psys, usagers de transports par exemple). Localement, les collectifs rassemblent donc des gens très différents et pas seulement des paysans. Et même au sein des paysan-nes, des différences existent.

Pour une partie des paysan-nes en lutte, le fait de se revendiquer éleveurs/éleveuses ne pose pas de pro- blème. Pour d’autres, qui occupent une position en marge du monde agricole, par choix politique et social, cette identité reste problématique.

Or, toutes ces postures identitaires déterminent pas mal de trucs dans nos rapports à l’économie, aux institutions agricoles, aux medias et à la société.

Je ne m’étendrai pas ici sur les avantages et faiblesses des différentes postures dans le cadre stratégique de cette lutte, au risque de sombrer dans les caricatures, d’autant plus que les personnes et les collectifs sont souvent un peu à cheval sur ces positions.

C’est d’ailleurs, à mon avis, ce qui fait et fera notre force, si nous continuons à nous entendre et à nous compléter, sans tomber dans un consensus flasque et inopérant. Ce n’est pas rien, cette histoire de se compléter ; ça veut dire pour moi que si nous négligeons une posture au profit de l’autre, nous risquons de perdre ce qui fait la richesse de notre groupe.

Pour finir, à l’heure où les institutions agricoles commencent à tomber sur les paysans opposés au puçage de leurs bêtes, ce week-end aura été l’occasion de nous redire l’importance de la solidarité concrète et de la circulation d’informations entre nous.

Les premiers arrêtés préfectoraux interdisant les mouvements de bêtes pour défaut d’identification, c’est-à- dire empêchant entre autre les bergers de transhumer vers l’alpage, ont été pris en Ariège et en Ardèche contre des éleveurs. Nous sommes solidaires de tous les paysans qui refusent et refuseront le puçage électronique, et quoi qu’en disent les blasé-es, cette lutte ne fait que continuer.

fautpaspucercevennes-at-dolka.fr

Proposition, invitation, champagne

Quelque part dans les Cévennes,
le 17 février 2012.

Depuis 2006, de nombreux éleveurs s’inquiètent de l’obligation de pucer leur animaux. En janvier 2012 s’est tenue dans le Tarn une réunion nationale autour du refus de pucer et des liens possibles avec d’autres luttes, à l’invitation du collectif Faut pas pucer (mémé).

Une campagne contre le puçage a été lancée, en lien avec des luttes dans le champ de la psychiatrie, contre le fichier base élèves, contre les cartes à puces RFID dans les transports en commun, contre les nanotechnologies, etc.

Une journée nationale d’action a été décidée pour le 17 février 2012. Aujourd’hui donc, dans plusieurs départements, des actions variées ont eu lieu : occupation de l’Inspection académique et de l’établissement de l’élevage à Albi, manifestation à Manosque, lectures publiques et actions en Ariège, dans la Drôme, le Limousin, envois massifs de lettres aux éleveurs... D’autres actions sont prévues pour les mois et les années à venir.

Nous avons pour notre part décidé d’organiser une soirée d’information et de discussion, en espérant que cette initiative ne sera que le début (ou la continuation) d’un mouvement plus large de refus des logiques industrielles et de contrôle qu’on nous impose.

Le puçage des bêtes

Depuis le 1er juillet 2010, les éleveurs d’ovins et caprins ont l’obligation de poser des boucles électroniques sur leurs animaux. Ces boucles contiennent une puce RFID. En 2013, tous les animaux devront être pucés.

« Ce n’est qu’une obligation de plus, mais si nous avons choisi ce métier d’éleveur, c’est en grande partie pour la liberté que l’on y trouve. Liberté trouvée dans la prise de décision et les actions quotidiennes qui consistent à élever, accompagner nos bêtes. Tous les jours nous faisons appel à notre sensibilité et à notre savoir-faire. En tant que responsables de nos troupeaux, nous acceptons les obligations naturelles qui en découlent (temps de travail important, météo...).

Or nous subissons depuis quelques années un déluge de contraintes de la part de l’administration, qui n’a de cesse de nous surveiller, de nous demander des comptes, de nous informatiser, de nous obliger à faire comme ceci et non plus comme cela... En somme, de nous déposséder de notre activité. Le puçage de nos bêtes est le pas de trop.

L’argument invoqué de la traçabilité n’est qu’une supercherie : le consommateur l’associe, à tort, avec qualité et sécurité. Mais nous savons que loin de lutter contre les mauvais produits, l’identification électronique servira surtout à fluidifier et donc à rentabiliser les très gros élevages. Les autres n’ont rien à y gagner, mais ils sont sûrs d’y perdre un peu plus de leur indépendance ; ils sont sûrs d’être par ce biais un peu plus étroitement contrôlés.

Pour ces raisons, nous avons décidé d’opter pour la désobéissance et de refuser le puçage. »

Lettre envoyée par le collectif Faut pas pucer aux éleveurs du Tarn, en décembre 2011.

Et ben nous, idem, en gros. Et pour assumer ce refus matériellement, nous aimerions nous regrouper et faire jouer la solidarité, avec des éleveurs/euses et avec des personnes non agricultrices. Dans leur activité, en effet, dans leur quotidien, beaucoup de gens se trouvent confrontés au déferlement de l’électronique et de l’informatique, qui restreint de la même façon leur marge de manœuvre au profit de la bureaucratie : instits, profs, travailleurs sociaux, employés, ouvriers... Nous cherchons des allié-es.

Sur la voie mâle et les semences : offensive pour finir de privatiser et de contrôler le vivant

On nous a fait le coup des OGM, pour notre bien. On nous a interdit le purin d’ortie, pour notre bien. On nous a, au passage, obligé à vacciner nos bêtes contre la FCO, pour leur bien.

A partir de 2015, dans tous les élevages, tous les mâles reproducteurs devront être certifiés par des organismes agréés, ou bien directement achetés dans des centres. Cette règlementation est justifiée par des arguments sanitaires et productivistes : résistance aux maladies testées, meilleure prolificité.

Dans les faits, sélection génétique signifie perte de diversité génétique. Un bélier ou un bouc non conforme, mais extrêmement rustique ou résistant à une maladie spécifique, on ne pourra plus le garder dans son troupeau, comme reproducteur. Ni le filer à un pote éleveur en échange du sien. Fini le vieux travail de sélection opéré par les paysan-nes sur les animaux et les plantes, pour le bien de tous et toutes.

« Attends, attends, attends, c’est pas fini », disaient les Inconnus. Depuis janvier 2012, une loi oblige en effet les agriculteurs français à se mettre en conformité avec un règlement européen datant de 1993. Celui-ci stipule que tout agriculteur qui réutilise une partie de sa récolte pour la ressemer, c’est-à-dire qui utilise de la « semence de ferme », devra payer une redevance, fixée pour le moment à 3 euros par hectare et destinée à financer la recherche (com- prendre : les multinationales de la semence).

Plus précisément, cette rede- vance, dite « contribution volontaire obligatoire » (sic) s’applique pour 21 espèces en plus du blé tendre (espèce pour laquelle elle était obli- gatoire depuis 2001), pour peu que la semence utilisée ait été sélectionnée depuis moins de 25 ans.

Plus grave encore, en dehors de ces espèces, l’utilisation des semences de ferme est purement et simplement interdite (cas du soja et de la totalité des légumes), cette interdiction s’applique également pour les couverts végétaux, mettant ainsi en péril le développement de techniques extrêmement prometteuses mais encore mal maîtrisées (semis direct par exemple).

En ce qui concerne la bonne foi des semenciers, sauveurs de la planète et de la faim dans le monde et bla bla bla, un simple regard sur les pratiques de sélection ayant entraîné une perte de rusticité des semences pour accroître la dépendance des agriculteurs à la phytopharmacie durant les 50 dernières années montrerait aisément les dérives et les complicités passées.

Il nous semble « un peu » suicidaire pour une société de s’en remettre aux seules ingénieries commerciales de brevetage du vivant. Nous savons quels animaux et quelles plantes nous voulons élever et cultiver, et nous le savons depuis plusieurs milliers d’années (quand je dis nous dans cette phrase, c’est un peu abusif, parce que personne ne vit plusieurs milliers d’années, mais vous m’aurez compris).

Contrôle par ci, contrôle par là

En tant que paysans (ou autre, rayez les mentions inutiles), nous n’avons pas vraiment l’impression d’être isolés sur la question du contrôle : pour un bénéficiaire du RSA, de la CAF ou des Assedic, la logique de conformation à ce qu’on attend de lui, la politique d’auto-contrôle, c’est kif-kif. Passeport biométrique, pass Navigo pour les transports en commun, bébés avec bracelet à puce à la maternité, bracelet à la cheville du contrôle judiciaire, code-barre à l’hôpital, les exemples ne manquent pas. La liste serait trop longue.

Derrière tout ça, on se dit qu’il y a un vrai projet de société. La puce y occuperait une place de choix : pourquoi pas une puce sous-cutanée pour chaque individu, à la fois passeport, carte de sécu, carte bancaire, carte vitale, casier judiciaire, etc. ? Les technologies sont opérationnelles, les arguments sécuritaires et la volonté politique sont là, le recoupement des fichiers nationaux est en cours, le dispositif législatif est au point, le meilleur des mondes est en marche. Ce monde là, il nous fait peur et il nous met en colère.

Pas d’alternatives légales, peu de revendications : c’est le moment de dire non ?

Alors, vous allez dire, sur cette histoire de puce, « mais la loi, elle est déjà passée, hé ! ». Bé ouais, mais c’est pas grave, on veut pas quand même. De toute façon, on serait 9 millions dans la rue ou on dirait non à un référendum bien commenté qu’elle passerait quand même, la loi. Question suivante.

« Mais alors qu’est ce que vous voulez ? »

Nous n ‘avons pas envie de réclamer ou de proposer la création d’un label « Fromage issu d’une agriculture sans puces ». Nous ne revendiquons pas une typicité, une qualité. Nous ne voulons plus revendiquer un capitalisme « à visage humain », une industrie plus juste ou je ne sais quoi. Sur cette histoire, on veut juste dire non, y’a pas moyen. Y’a pas moyen qu’on colle des ordinateurs sur l’oreille de chacune de nos chèvres, y’a pas moyen que notre bouc soit certifié conforme par une multinationale, y’a pas moyen que notre logement soit détruit parce qu’il est jugé précaire par un type qu’habite pas là.

Nous ne voulons pas prier pour qu’on nous autorise à faire des Cévennes une réserve d’indiens, « qui vivent différemment, tu vois chéri, ils ne sont pas comme nous, ils ne mettent pas de boucles électroniques à leurs enfants, ils conservent leurs semences potagères, il leur arrive même de se donner des choses ou des coups de main. Mais ils sont très gentils, d’ailleurs je crois que je vais leur acheter cette crème de marron si typique et originale... »

Nous voulons habiter et vivre ici, faire nos expériences agricoles, sociales, existentielles, j’en passe et des meilleures. Et ça n’a rien à voir avec la mise en place d’une petite oasis bien protégée des agressions du monde trop trop méchant autour. Nous sommes informés, nous essayons d’agir en conséquence, avec nos incohérences et nos balbutiements, nos tripes et nos imaginaires.

Une envie de collectif

Ici en Cévennes, le sentiment du contrôle peut parfois être moins fort qu’ailleurs, mais il nous semble évident que la logique de formatage et de contrôle des populations et du territoire ne nous passe pas à côté ; les choses prennent peut-être un peu plus de temps à être palpables. Il nous semble donc nécessaire, hors des logiques de syndicats et de parti, de proposer la constitution d’un collectif, autour de la question agricole et des questions de contrôle en général. Pour quoi faire, on sait pas trop. On a bien sûr quelques idées : se voir et échanger pour continuer à construire une pensée politique ensemble, diffuser des informations, fomenter quelques coups bien sentis, anticiper les luttes pour demain : puçage, voie mâle, habitat et accès à la terre, gaz de schiste, industrialisation de la filière bois...

Nous aimerions que ce collectif soit ouvert et que nous ne nous arrêtions pas à des querelles de pointillistes ; il ne s’agit pas de juger qui a pucé, qui a fait ci ou ça, qui est propriétaire ou qui squatte, qui laboure ou qui pratique le semis direct, qui touche le RSA ou qui vend des confiotes... On peut très bien être obligé de pucer pour des raisons financières tout en refusant le puçage et en soutenant les gens qui le font.

Nous sommes tous et toutes pris dans ce système, système d’assistanat et de contrôle, de gestion des populations, des plantes, des animaux, des enfants, des migrants, en bref du territoire. Nous sommes pris, mais pas complètement, et puis nous en avons conscience.

Notre point commun serait d’habiter ici, de tenter des choses, de vouloir en parler et de refuser les logiques morbides et coercitives qu’on veut nous imposer. Notre point commun serait une envie de chercher ce qui nous relie plutôt que ce qui nous sépare, de faire front, mais avec plein de visages, de vivre dans la joie et la lutte la fin du monde annoncée (couplet émotion)...

Concrètement, nous n’avons rien d’autre à proposer que de se voir et de se parler en espérant que cela nous fera éprouver l’envie d’agir ensemble. Si vous en avez envie, laissez-nous un contact.

On aimerait en tous cas se revoir assez vite autour de cette histoire de puçage, avec les éleveurs et éleveuses motivé-es pour imaginer des actions concrètes de solidarité et de résistance et avec d’autres qui soutiennent cette lutte et qui, comme nous, y voient une bonne occasion de se sentir pousser des ailes, des pattes, des nageoires ou des fourches.

Une bande de puces

Note : Ce texte se permet d’emprunter quelques phrases à d’autres écrits antérieurs, qu’ils soient bénis.