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Tunisie
Quelques réflexions autour des révoltes

Dans le dernier Bulletin de Contre-Info en Cévennes (n°11), nous évoquions en Edito les luttes et les mouvements « populaires » qui ont explosé dans de nombreux pays du « monde arabe » à l’hiver et au printemps 2010/11. En Tunisie, après la chute du clan Ben Ali/Trabelsi, l’élan de participation aux élections d’une Assemblée constituante et le relatif rapide retour au calme d’une partie des protestataires en attente de la nouvelle Constitution, semblent avoir témoigné d’une certaine aspiration démocratique (au nom de laquelle les puissances occidentales n’ont eu de cesse de justifier leurs interventions diplomatiques et armées dans l’ensemble de la région). Pourtant les promesses de lendemains qui chantent n’ont pas retenu des milliers de tunisiens qui ont profité du relâchement du contrôle des frontières pour rejoindre l’Europe. Évidemment, les autorités européennes, qui avaient d’abord proposé leur aide aux dirigeants pour mater les soulèvements, n’ont pas accueilli ensuite à bras ouverts ces « fils de la démocratie » ! C’est dans les luttes pour un loge- ment, les résistances contre les centres de rétentions et l’enfermement, dans cette guerre sociale contre les nantis – et non entre les nations –, que nous avons rencontré ces harragas en quête de liberté [1]. A force de solidarités, de complicités et d’organisation commune, les rencontres ont amené un certain nombre de compagnons européens à traverser la Méditerranée... C’est à partir des témoignages recueillis sur place en décembre 2011, et à la lueur de quelques analyses [2], que cet article se propose de déjouer certains clichés sur les révoltes arabes, et d’évoquer les contradictions, les confusions qui ont semblé animer la société tunisienne, en proie aux incertitudes que recèle toute période insurrectionnelle...

Quand on apprit la fuite de Ben Ali sous la pression des soulèvements populaires le 14 janvier 2011, ainsi que la propagation de ces derniers à la quasi totalité du monde arabe, les médias se sont étonnés de ces « révolutions » qui voyaient des dictatures, vieilles de plusieurs décennies, renversées par des « peuples » prétendument aliénés par des siècles d’autoritarisme. L’explication fut prompte, simple et méprisante : les sociétés arabes sont désormais « matures », leurs jeunesses « éveillées » à la modernité, et veulent rejoindre les Occidentaux sur la route du progrès. Selon cette vision évolutionniste [3], l’avènement de la démocratie libérale correspondrait à « la réalisation de l’esprit humain », le but vers lequel l’humanité tend inéluctablement à mesure que sa raison progresse. De génération en génération, l’homme maîtriserait davantage la nature, vivrait mieux et plus longtemps, s’affranchirait davantage des pesanteurs collectives et traditionnelles familiales, et finirait par trouver en la démocratie libérale le mode idéal de gouvernement. Puisque les pays du monde arabe ont progressé sur le plan de l’économie (comme le montre la croissance de leurs produits intérieurs bruts) et des valeurs modernes (ainsi que l’attesteraient les indicateurs démographiques et culturels) [4], leurs régimes autoritaires et patriarcaux seraient raisonnablement appelés à disparaître...

Nous ne pouvons être dupes de clichés ethnocentriques. Les sociétés arabes ne se révoltent pas pour chercher à rattraper un quelconque « retard démocratique ». Si aspira tion démocratique il y a, c’est que l’État de droit, la justice et les libertés individuelles sont supposées garantir une égalité de niveau de vie, une dignité à tous.

Les spécificités réelles des pays arabes ne sont pas des frontières étanches qui les coupent du reste du monde. Les soulèvements arabes se situent dans une période d’instabilité économique où de nombreux événements d’ampleur ont bousculé plusieurs pays : mobilisation populaire et grève de la faim contre la corruption du système politique en Inde, mouvement social au Chili ; mouvement des « Indignés » contre les plans d’austérité et pour une « démocratie réelle » en Espagne ; manifestations contre les mesures drastiques prises par le gouvernement socialiste au pouvoir, avec l’appui du FMI et de l’Union européenne, en Grèce ; manifestations monstres contre l’injustice sociale et la corruption du gouvernement et des partis politiques en Israël... On constate, au travers de la grande diversité des contextes, la conjonction de phénomènes qui remettent en cause les régimes, les gouvernements et les partis politiques ainsi que leur capacité à représenter le peuple.

En Tunisie, les revendications formelles liées au marché du travail et à la cherté de la vie, ont connu leur transposition immédiate dans des actes de réappropriation par le pillage. A travers tout le pays, des mutineries à l’intérieur et des attaques à l’extérieur des prisons, ont permis l’évasion de près de 12 000 personnes. De manière générale, les affrontements ont échappé aux organisations politiques et ont suivi un déroulement émeutier particulier, à l’échelle des quartiers, ralliant hommes, femmes et enfants de conditions matérielles communes dans une solidarité immédiate face aux autorités et aux snipers [5]. Les mouvements, aux accents spontanés, n’ont pas été conduits par un leader au sens strict, une idéologie ou une organisation politique. Les partis d’opposition autorisés sous Ben Ali, ne représentaient que des cercles restreints et une opposition « de pacotille ». Certes, des syndicalistes contestataires étaient présents et ont fourni des compétences militantes pour « cadrer » certaines revendications. Mais « la jeunesse » n’a pas cherché à se rapprocher de ces organisations. Au contraire, celles-ci lui apparaissaient semblables aux « forces du passé » [6], ayant d’une manière ou d’une autre participé à la construction de l’ordre au sein duquel elle se sentait opprimée [7]. De nombreuses luttes, en réaction à la dégradation des conditions de vie (due entre autres, à la hausse des prix des aliments depuis la crise mondiale) et à l’état du marché du travail, agitaient la Tunisie avant la chute de Ben Ali, et perdurent encore aujourd’hui, comme en témoignent les multiples grèves, sit-in, manifestations... [8] Au cours du mouvement dans le bassin minier de Gafsa en 2008, les revendications des jeunes exclus du circuit de production se combinaient à celles des travailleurs occasionnels et des ouvriers exerçant un emploi stable au sein de la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG). Les chômeurs, qui contrairement à leurs homologues français ne bénéficient ni d’indemnité ni de couverture sociale, vivent souvent sous le même toit que les ouvriers ainsi que les travailleurs journaliers ou saisonniers. Leurs luttes sont donc indissociables sur le plan de l’amélioration des conditions matérielles des familles, – « travailleurs ou chômeurs, c’est kif-kif, les deux sont dans la merde ! ». Entre 2006 et 2010, les épisodes de contestation se sont ainsi multipliés, défiant chaque fois la répression systématique de l’État.

Ainsi, en décembre 2010, alors que la ville de Sidi Bouzid s’était relativement apaisée, suite aux concessions que lui avaient faites le gouvernement de Ben Ali après le suicide du marchand ambulant Bouazizi, les villes de Gafsa, Kasserine, Thala (voir l’encadré La Tunisie en quelques villes) ont continué de se révolter dans une succession de manifestations illégales et d’affrontements avec la police.

« A Gabès, des informations sur les révoltes et la répression à Kasserine, Thala etc... arrivent par le réseau Facebook et par téléphone. En réponse, les gabésiens commencent par faire des provocations verbales, il s’agit de ne plus s’écraser devant les flics, réputés pour leur férocité particulière à Gabès où sont relégués les policiers d’autres secteurs, en guise de sanction par leurs autorités. Assez vite, les commissariats, les tribunaux, les bureaux de douanes de la ville sont brûlés, ce qui provoque la fuite des policiers qui se réfugient auprès des militaires. Dans un premier temps, ces révoltes correspondent à des mécontentements concernant le manque de travail et les disparités régionales affectant le pays. Puis la répression suscite des morts, c’est alors Ben Ali et la milice de son parti le RCD qui sont visés par les "violences". » (Un jeune participant aux évènements de Gabès.)

Cette brèche ouverte par les couches les plus pauvres de la société et qui pose la question de l’autorité a rendu possible l’entrée en scène d’autres secteurs : cadres, fonctionnaires, avocats, petite bourgeoisie commerçante... Bien que de condition un peu plus enviable, nombre de jeunes libéraux férus de nouvelles technologies ont subi l’autoritarisme en ce qu’il freinait la créativité entrepreneuriale. Ainsi ont-ils favorisé les revendications relatives à la défense de la liberté d’expression et à l’indépendance de la justice. Ces aspirations se confondant avec les intérêts des professions libérales (journalistes, avocats), tous se sont rejoint finalement sous l’expression de combat : « Lutte pour la dignité ». Enfin, les fractions parasitaires et rentières, à la tête d’un régime népotique et clientéliste, freinaient l’extension des activités de la bourgeoisie d’affaires. C’est pourquoi de nombreux chefs d’entreprises ont soutenu activement la grève générale à Sfax le 12 janvier 2011. Se rangeant derrière le mot d’ordre limité « Ben Ali dégage ! », une partie de la population semble avoir vu dans le mouvement, dont les révoltes sociales restèrent un moteur dans leur lieux d’origine, la possibilité d’une offensive politique visant la restructuration et le renforcement de l’État.

« Le problème est celui de la lutte des classes, de la question sociale. Il y a d’un côté les islamistes, de l’autre la gauche bourgeoise qui prétexte de sa liberté juste pour boire et profiter ! Le problème c’est qu’il y a vraiment des gens dans la merde... Beaucoup de gens ont participé à différents partis, ont vécu et se sont intéressés au système démocratique et en sont sortis, se rendant compte que la lutte est permanente. Maintenant, c’est la contre-révolution incarnée dans l’Assemblée constituante, et l’État rembourse tous les investisseurs dont les locaux ont été endommagés par la révolution.[...] La question des libertés individuelles est devenue "l’obsession", on les propose d’en haut pour détourner les gens "en-bas" des vrais problèmes économiques. Au début du mouvement, la question économique et les revendications allaient vers une émancipation sociale collective. Ce qui m’inquiète, c’est qu’il s’opère maintenant une séparation entre les libertés individuelles et la lutte des classes de laquelle on essaie d’arracher le processus révolutionnaire. Pourtant, les deux sont intrinsèquement liées ! » (Un jeune chômeur diplômé de Tunis.)

Les révoltes du printemps ont vu les intérêts des différentes classes de la société se confondre dans des mobilisations populaires contre un ennemi commun : le clan au pouvoir. Pour l’heure, sa chute a permis l’irruption sur la scène politique d’une coalition d’entrepreneurs à même de former l’armature d’une classe bourgeoise, et a ouvert la possibilité d’une normalisation capitaliste et démocratique. Cela dit, le dictateur parti, les motifs de la contestation sociale demeurent...

Pour beaucoup de tunisien-nes, « finalement, avant le 14 janvier, sous Ben Ali, une certaine forme de liberté s’était créée de manière autonome, celle de la débrouille. Il y a eu des espoirs dans la "révolution", maintenant c’est les désillusions... ». La surenchère médiatique autour de la « révolution pour la démocratie » est à la mesure des mécontentements auxquels le gouvernement doit faire face. Dès son arrivée au pouvoir, le nouveau ministre de l’Intérieur a prévenu que tous les sit-ins et grèves « menaçant le système économique tunisien » seraient désormais réprimés. En janvier 2012, les 7 000 évadés qui ont échappé aux vagues d’arrestations étaient priés de rentrer en prison (en échange de quoi des grâces leur étaient promises !). Moncef Marzouki ne cesse de multiplier les appels au calme et a annoncé lors de ses voeux présidentiels le recrutement de nouveaux policiers qu’il faudrait maintenant respecter afin d’assurer un retour à l’ordre. En vain... les blocages d’usines, les grèves et les manifestations, réprimées avec de plus en plus de fermeté et de violence, se multiplient et il semble qu’aucun geste d’apaisement n’apparaît...

A peine deux mois après les élections d’octobre 2011 [9] largement remportées par Ennahdha (voir l’encadré), ceux qui en attendaient encore quelque chose se désolaient déjà du spectacle affligeant de l’Assemblée constituante. Un tunisois raconte : « Leurs discours et leur campagne jouent sur le pathos et les cordes sensibles : les martyrs et la notion de peuple pendant la révolution, la revendication d’un côté social de l’islamisme et l’anti-impérialisme au moment des élections afin de glaner des voix, le conservatisme religieux quand il s’agissait de se mettre les salafistes dans la poche... En bref, Ennahdha a bouffé à tous les râteliers électoraux pour gagner les élections et continue d’entretenir la confusion sur ses intentions avec des alliances contradictoires (tantôt avec les conservateurs, tantôt avec les libéraux), un discours prônant les "libertés individuelles" (celle du niqab ou des jeunes cadres dynamiques, en fonction de ce qui les arrange) et finalement peu d’engagement sur le terrain des réformes politiques, sociales ou économiques. Une stratégie qui paye puisque tout en ne faisant pas grand-chose de concret, le parti "Renaissance" parvient néanmoins à poser ses pions à des postes clés dans l’échiquier du gouvernement provisoire et à s’imposer comme figure incontournable dans le paysage politique tunisien. [...] Il y a une tendance à l’islamisation dans la société tunisienne, notamment au sein du prolétariat. Cette tendance s’enracine dans un fort sentiment anti-impérialiste, lié au passé colonial de la Tunisie et aux conditions d’exploitation actuelles qui en découlent. Le volet social de l’Islam, récupéré et instrumentalisé à des fins politiques par les islamistes, apporte une réponse sociale et communautaire face à cette exploitation. Il y a ainsi une grande "schizophrénie" au sein de la société tunisienne, car malgré une tendance à l’islamisation, les tunisiens sont plutôt de mœurs libertines. C’est pourquoi les salafistes restent un courant minoritaire et que l’Islam est vécu de façon modérée par la plupart des croyants et des pratiquants. Beaucoup de gens ayant voté Ennahdha s’aperçoivent aujourd’hui que ce sont des politicards comme les autres, que leurs intérêts sont ceux du libéralisme et du pouvoir, et que rien ne changera avec des élections, que les élus soient eux ou d’autres encore plus radicaux. »

La vague d’instabilité qui traverse la Tunisie montre que les révoltes du « printemps arabe » s’inscrivent dans un rapport social global, l’exploitation d’une classe par une autre. Rien ne permet d’affirmer que la démocratie libérale est leur horizon indépassable. Aujourd’hui, le parti Ennahdha essaie de se porter garant du respect de la religion au sein de la société (comme valeurs et vie quotidienne, comme morale), afin de légitimer l’État comme garant de l’ « intérêt général » (en fait des intérêts de la bourgeoisie). C’est l’évolution de la lutte des classes au sein de la société tunisienne qui déterminera le devenir du pays. Dans l’immédiat, le contexte d’approfondissement de la crise économique mondiale et les tensions géopolitiques croissantes laissent entrevoir de nombreux possibles... y compris celui de nouvelles révoltes en Tunisie et de leurs résonances à travers le monde. [10]

 

[1] Un harraga est un migrant clandestin qui prend la mer depuis l’Afrique du Nord, le Sénégal ou la Mauritanie pour rejoindre les côtes italiennes ou espagnoles. Ce terme signifie en arabe « qui brûle » (les papiers, les frontières). Entre le 1er janvier et le 15 avril 2011, plus de 40 000 tunisiens ont pu rejoindre les côtes italiennes (essentiellement l’île de Lampedusa). Face à l’afflux massif des migrants, les autorités italiennes ont distribué des titres de circulation provisoires, les permesso, afin qu’ils se dispersent dans les différents États de l’espace Schengen. A Marseille et ailleurs, avec ou sans papiers, ces nouveaux venus sont immédiatement traqués par les diverses polices d’Europe, qui parfois sont allées jusqu’à déchirer les permesso pour arriver à leur fins : l’expulsion du maximum d’étrangers. Les « migrants » se confrontent alors à la contradiction entre la réalité des conditions d’existence des immigrés en France et leurs espérances quant aux possibilités d’intégration à un « Eldorado du capitalisme avancé » : le pays des Droits de l’Homme s’avère raciste et répressif, le marché du travail bouché. En novembre 2011, on chiffrait à près de 1 000 personnes le nombre de noyés ou portés disparus dans le canal de Sicile.

[2] Michaël Béchir Ayari, Vincent Geisser, Renaissances arabes, 7 questions clés sur des révolutions en marche, Les Éditions de l’Atelier/ Éditions Ouvrières, Paris, octobre 2011. Ainsi que, Mouvement Communiste et Kolektivne Proti Kapitalu, Tunisie : restructuration à chaud de l’Etat après une tentative d’insurrection incomplète, juin 2011, consulter le site : www. mouvement-communiste.com

[3] L’évolutionnisme est un courant théorique qui présuppose l’existence de lois immanentes à l’œuvre dans l’histoire humaine. Pour les anthropologues du XIXe siècle, l’espèce humaine ne fait qu’un, et donc, chaque société suit la même évolution (au sens de progrès), de l’état de « primitif » jusqu’au modèle de la civilisation occidentale.

[4] Plus qu’une pâle imitation des comportements démographiques et culturels occidentaux, la « baisse de la fécondité » et le recul de l’âge du mariage sont en partie contraints par la pauvreté, le chômage et l’urbanisation.

[5] Au printemps 2011, de nombreux dirigeants des pays arabes ont usé de ces professionnels armés contre les insurgés. Dans toutes les villes de Tunisie ont été érigées des barricades et ont été organisés des tours de garde pour protéger les quartiers de la police, qui s’est rapidement réfugiée dans les casernes de l’armée ou a fui le pays, puis de ces snipers .

[6] Le RCD (parti unique) n’est autre que l’ancien parti officiel issu de l’ère Bourguiba : le Parti socialiste destourien qui a été renommé en 1997 (adhérent à l’Internationale socialiste). Le RCD a été exclu de l’Internationale socialiste le 18 janvier 2011. Ce parti qui revendiquait plus de deux millions de membres pour une population de 10 millions d’habitants n’était pas seulement un parti « auquel il fallait adhérer pour pouvoir travailler » mais était une véritable force politique qui regroupait les personnes influentes de Tunisie, chefs d’entreprise, hommes politiques... Les réseaux de cet ancien parti vont continuer à fonctionner encore quelques temps soit dans l’ombre soit au sein de nouvelles formations politiques, bien qu’il soit dissout depuis le 9 mars 2011 par décision de justice. [...] Selon les chiffres communiqués par le ministère de l’Intérieur tunisien, fin avril 2011, 63 nouveaux partis ont été créés depuis le 14 janvier.

[7] Dans son ensemble, le « monde arabe » est particulièrement jeune. La tranche des 0-20 ans y représente près de la moitié de la population totale. Les jeunes de 15 à 24 ans forment près du quart de cette même population. L’âge moyen varie autour de 25 ans contre 38 ans dans les nations européennes. Seuls 6 % des habitants de cette aire géo-historique auraient plus de 60 ans. Trop abondante par rapport aux capacités d’absorption de l’économie, la jeunesse (qui a payé le prix fort en terme de morts pendant la « révolution ») connaît un fort taux de chômage, ce qui génère des tensions sociales. Nombre de métamorphoses des pays arabes présentées comme étant un « progrès des mœurs » sont plutôt une nécessité produite par le chômage et la misère. La majorité des jeunes, qui « font marcher » les révolutions arabes, n’est pas mue par un idéal démocratique libéral, au sens littéral du mot. Ces jeunes semblent plus motivés par le besoin d’accéder à une vie « digne et décente ».

[8] En Tunisie, la recommandation était la règle pour accéder à toutes sortes d’emplois. Le système de corruption et de chantage à l’emploi a généré des tensions parmi les prolétaires pendant longtemps. La police partout, les emprisonnements multiples, l’intimidation des proches, la torture dans les commissariats complétaient le dispositif de soumission. D’autre part l’État s’était engagé dans la chasse à l’économie informelle florissante, et ceci afin de faire augmenter les rentrées fiscales. Ce faisant, il s’est mis à dos une grande partie de la population, des ouvriers d’usine aux commerçants en passant par les chômeurs. Aujourd’hui encore, de nombreuses jeunes femmes sont contraintes de coucher ou sortir avec leur patron pour conserver leur emploi (dans les boutiques de téléphonie Orange entre autres).

[9] Au sujet des élections, on pourra se référer, entre autres, à l’article Les élections en Tunisie, la revanche des régions et des populations marginalisées ?, paru dans Courant Alternatif de décembre 2011, en téléchargement gratuit

[10] L’actualité est brûlante, et ce texte souhaite donner quelques pistes de réflexions pour nourrir un débat qui se défasse des idées reçues et des multiples clichés sur les sociétés arabes. Il appelle donc à des contributions et des discussions. N’hésitez pas à envoyer des infos, textes et réflexions à contreinfo7@riseup.net.