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Retour sur la mobilisation contre la réforme des retraites

Depuis 2007-2008, on assiste à une extension de la crise  : crise du système bancaire, crise des finances publiques, krachs boursiers en avalanche touchent tous les pays industrialisés, des États-Unis à l’Europe en passant par l’Asie, les États du Golfe, etc. Ce que l’on dit moins, c’est que la crise économique est inhérente au système capitaliste qui, cycliquement, doit se restructurer afin d’optimiser ses performances et d’augmenter ses profits. Ces dernières années, ce processus s’est traduit, entre autres, par une accélération de la réorganisation du travail, avec le redéploiement à l’échelle mondiale des secteurs nécessiteux en main-d’œuvre afin de faire baisser le coût de celle-ci. Outre l’exploitation industrielle accrue de pans entiers de populations dans les pays dits du Tiers-Monde, cela entraîne un appauvrissement de couches de populations de plus en plus nombreuses dans les pays dits développés, dont la fameuse classe moyenne héritière des Trente Glorieuses en Europe et la middle class américaine. Les conséquences sont une dégradation parfois brutale des conditions de vie pour un grand nombre.
Depuis quelques mois, des «  politiques d’austérité  » sont ouvertement mises en œuvre partout en Europe, avec leur cortège supplémentaire de «  plans sociaux  », de restrictions budgétaires, etc. Ces politiques sont justifiées par le chantage suivant  : c’est ça ou l’effondrement. Mais, à l’évidence, sacrifier son existence sur l’autel de la déesse Économie ne soulève pas l’enthousiasme parmi ceux qui subissent de plein fouet cette nouvelle pression, c’est-à-dire les plus pauvres et les plus fragiles, qui alternent déjà entre boulots de misère et chômage, slaloment entre dispositifs sociaux (pour ceux qui y ont accès) et débrouilles en tout genre, pour survivre simplement.
Pour convaincre les plus réticents, le gouvernement français (comme ses homologues européens) assortit donc ces politiques d’autres mesures, celles-là clairement répressives  : Loppsi 2 (à l’image de toutes les lois sécuritaires qui, depuis plus de dix ans, accompagnent l’«  austérité sociale  »), fichage et contrôle dès le plus jeune âge, vidéosurveillance et forces policières omniprésentes, peines de prison et criminalisation pour un nombre croissant d’actes et de délits, politiques migratoires toujours plus sélectives et répressives, etc. La liste est longue. Et pour détourner les esprits et resserrer les rangs, l’État agite de temps en temps un épouvantail censé plonger la population dans une peur fédératrice  : le terroriste islamiste, ou plutôt, ces jours-ci, les révoltés arabes qui traversent la Méditerranée  ; ou alors il ressort, au gré de l’actualité hexagonale, le fond de tiroir idéologique de l’ennemi intérieur  : le jeune délinquant de banlieue, la mouvance d’ultra gauche, le barbu musulman du quartier, l’indépendantiste basque...

Malgré ces nombreux pare-feux et toutes les recettes que chaque régime (démocratique ou dictatorial) agrémente selon ses spécificités locales, les explosions sociales et les révoltes populaires se sont répandues comme des traînées de poudre sur l’ensemble de la planète ces dernières années. Et le raz-de-marée qui est en cours aujourd’hui dans de nombreux pays n’a pas jailli de rien  : soulèvements dits «  émeutes de la faim  » en 2007 et 2008 ‒ en Égypte, au Maroc, en Indonésie, aux Philippines, dans plusieurs pays africains... ‒, luttes et émeutes récurrentes en Algérie, en Grèce, en Chine, au Bangladesh, en Guadeloupe, en Bolivie, au Pérou, etc. Depuis cet hiver, dans de nombreux pays européens, des millions de personnes manifestent régulièrement contre ces «  politiques d’austérité  », et contre les «  abus  » et les injustices du système, plus directs et donc vécus plus durement.
En France, ça a pris la forme d’une mobilisation contre la réforme des retraites, sur fond de scandales politiques en série et de sentiment grandissant d’immoralité et d’illégitimité du pouvoir. Pour certains, cette réforme, ainsi que toutes celles qui se multiplient (assedic, pôle emploi) et celles qui vont suivre (sécu...) signent la fin du fameux État-providence datant des lendemains de la Seconde Guerre mondiale, et la fin des «  acquis sociaux  » à la française. En fait d’acquis ou de «  redistribution des richesses  », la retraite, comme les diverses «  allocations  », sont un mode de gestion économique et sociale qui fut adapté à la période des Trente Glorieuses mais ne l’est plus aujourd’hui. Ces «  prestations sociales  » ont pu être le fruit de rapports de force à des moments donnés  ; elles sont des formes de salaire indirect permettant la reproduction de la force de travail et plus généralement du rapport social capitaliste. En tout cas elles ne relèvent pas, c’est certain, des largesses et de la grandeur d’âme de l’État et des patrons, et elles ont sans aucun doute favorisé l’instauration d’une certaine forme de paix sociale aux lendemains de la Guerre, ce pendant quelques décennies, sur fond de prospérité et de consommation de masse. Mais les temps ont changé et les dirigeants n’ont plus les moyens ni l’intérêt de ces politiques-là  : désormais c’est le bâton sans la carotte.
Cette mobilisation contre la réforme des retraites a révélé de nombreuses contradictions, relatives à ses causes profondes ou circonstancielles, aux formes d’action et d’organisations dont elle s’est dotée. Elle a révélé aussi une très grande faiblesse de contenu, et le manque cruel de dépassement du cadre strictement revendicatif et défensif.

LES SYNDICATS

On connaît bien le rôle traditionnel d’interlocuteur des centrales syndicales auprès des patrons et de l’État, au moins depuis la seconde moitié du vingtième siècle. Organes historiques de médiation des travailleurs, elles ont longtemps eu une capacité de mobilisation et sans doute aussi de nuisance, en particulier dans certains bastions ouvriers liés à l’industrie florissante d’après-guerre. Cela en a fait des partenaires incontournables pour le bon fonctionnement du système et un des piliers de l’ordre social aux lendemains de la Guerre. Leur rôle était l’intégration du prolétariat à ce nouveau pacte, et la cogestion en retour de la vie économique du pays  : contre la satisfaction de leurs revendications ils assuraient la paix sociale au moyen d’un encadrement sévère des luttes (pressions et représailles en tout genre ‒ notamment économiques, grâce au contrôle des caisses de grèves, voire de l’embauche ‒, étouffement des conflits qu’ils ne pilotaient pas, etc.).

Mais de très nombreux facteurs allant de pair avec les restructurations mondiales du capitalisme ont changé la donne  : segmentation des classes laborieuses en d’innombrables catégories et statuts (due à la délocalisation des gros secteurs industriels, à la privatisation des services publics, à l’apparition de nouveaux secteurs d’activité liés aux services et aux nouvelles technologies, au développement de formes de précarisation flagrantes ou rampantes)  ; effondrement progressif de l’identité et de la culture ouvrières qui a accompagné ce processus  ; mise en place de nombreuses lois encadrant et restreignant le droit de grève (service minimum, réquisitions,...), etc. Il résulte de tout cela que l’audience des syndicats a décru en flèche et qu’aujourd’hui, en France, l’État et les dirigeants n’ont plus besoin d’eux comme hier pour «  gérer la force de travail  » (qui, de fait, n’est plus qu’une somme d’individus isolés), ni pour faire passer leurs réformes. Désormais, les décideurs prennent tout juste la peine de négocier. Les restes de légitimité historique dont se targuaient les centrales il y a encore dix ou vingt ans ayant fondu comme neige au soleil, et leurs moyens de pression ayant presque entièrement disparu (à quelques exceptions près tel le Port de Marseille), elles se reconvertissent donc elles aussi, en quelque sorte. C’est ainsi que d’organe de revendication et de gestion des salariés elles sont devenues une expression citoyenne du mécontentement social, inefficaces en termes de rapport de force. Le glissement peut paraître subtil, d’autant que leur rôle historique d’endiguement de la colère est conservé, mais il s’est parfaitement illustré lors du mouvement de l’automne dernier.
Les syndicats avaient entériné la réforme des retraites comme un fait accompli, avant même le début de la mobilisation. D’ailleurs ils ne mettent pas en cause les politiques d’austérité sur le fond. Pour eux, ce sont des maux nécessaires pour sauver le système. Ce qui fut mis en avant par les centrales était non pas le retrait de la réforme, mais l’ouverture de négociations. Un strapontin, pour sauver la mise. Sans quoi elles ne garantissaient pas le contrôle de la rue aux dirigeants. Renforçant ce sentiment de défaite annoncée, il y eut peu d’appels à des grèves reconductibles (contrairement à la Grèce, l’Espagne et ailleurs, où il fut appelé à la même période à la «  grève générale  »), et les journées d’actions et de manifestations furent bien espacées les unes des autres. En fait, les grèves les plus suivies ont été déclenchées dans des secteurs aux revendications spécifiques (les raffineries Total, les éboueurs, les employés des cantines scolaires de Marseille, le Port de Marseille...), et avaient parfois commencé plusieurs mois avant (chez Total, par exemple) ou ont continué après (les agents et dockers du Port de Marseille). à côté de ça, grèves tournantes et perlées (dans les transports, entre autres) n’ont pas créé de blocage menaçant et durable pour le fonctionnement du pays ou pour l’économie [1] .

Malgré cela, un énervement social qui dépasse largement la simple question des retraites (problèmes croissants de logement, de travail, d’argent, manque de perspectives, rejet du pouvoir politique...), a poussé un grand nombre de personnes à manifester et à s’impliquer plus localement dans la mobilisation. C’est cette présence qui a fait qu’elle ne s’est pas totalement circonscrite aux manœuvres syndicales, bien que les centrales aient constamment cherché à la réduire au thème des retraites et à des enjeux très catégoriels. Pour canaliser la contestation qui prenait de l’ampleur, elles ont notamment usé des ficelles idéologiques classiques du système, intégrées par une grande partie des exploités.
Ainsi en est-il de l’épouvantail de l’«  opinion publique  » et de la «  légitimité  » de la lutte. C’est un moyen désormais employé dans tous les conflits pour neutraliser ce qu’ils peuvent avoir d’incontrôlé. Ce chiffon rouge est censé couler chacun et tous dans un grand moule de corps social homogène  : tout le monde converge d’un même pas vers les mêmes objectifs, animé des mêmes intérêts, défendant la même société à un ou deux détails près. Cet artifice permettant de garder les troupes dans le giron s’accompagne d’une stratégie de la calomnie éprouvée depuis longtemps  : «  gauchistes  », «  aventuristes  », «  anarchistes  », «  cas-seurs  », ces noms d’oiseaux de la vulgate stalinienne pour désigner les incontrôlés n’ont pas vraiment changé depuis des décennies.
De la même façon, syndicats et organisations s’emploient à détourner la colère de ses véritables ennemis. Pour certains, le responsable c’est Sarkozy, ou la politique de droite. Pour d’autres ce sont les banquiers, les escrocs de la finance ou les «  patrons-voyous  », les grosses institutions internationales (Bruxelles, le FMI...). Ce qui est en vogue c’est de dénoncer la mondialisation, la financiarisation de l’économie et ses dérives, le libéralisme, bref, l’arbre qui cache la forêt  : jamais les mécanismes complexes de la domination capitaliste ne sont pointés du doigt, alors que, bien au-delà d’une structure économique ou politique, ils déterminent tous les rapports sociaux. Dans ce grand consensus, différents types de discours cohabitent avec plus ou moins de bonheur  : l’altermondialisme, la social-démocratie, la démocratie participative, etc. On cherche à faire croire que ça pourrait fonctionner mieux autrement, que la place du pantin sur le banc de l’assemblée changera la vie, ou que la démocratie locale est une réponse aux maux sociaux et à ceux de la planète  ; qu’en repeignant le bâtiment, le monde qu’il abrite serait différent.
Enfin, l’arnaque la plus criante a porté sur les querelles de chiffres, et c’est symptomatique de ce glissement du rôle des syndicats. The show must go on pourrait être leur devise. Car il s’agit bien de mettre en scène un grand spectacle de mobilisation citoyenne et bon enfant destiné à ouvrir le 20h00, où on mise tout sur l’aspect quantitatif de la mobilisation et rien sur la création d’un véritable rapport de force, rien sur sa capacité à nuire vraiment, à porter atteinte autrement que symboliquement au statu quo social. Pour ces organes de contestation institutionnels ou para-institutionnels, seul le chiffre compte. Ils espèrent ainsi peser dans la balance et utilisent à cette fin tous ceux qui descendent dans la rue. Ils désamorcent la colère en faisant croire que l’efficacité se mesure à l’aune prioritaire du nombre, et tentent de faire passer (avec de moins en moins de succès, semble-t-il) l’antagonisme de classe et la révolte contre ce qui existe pour du jusqu’au-boutisme isolé et dangereux. Le retour à la normale est leur objectif prioritaire, avant même le déclenchement des hostilités. Cette importance centrale accordée aux chiffres est une tendance lourde bien plus globale. On retrouve cette obsession du comptage dans le pourcentage de grévistes et à tout propos. Les statistiques sont représentatives de ce à quoi nous sommes réduits  : un matricule qui vient gonfler une majorité versus une minorité. On plonge là aux racines de l’idéologie démocratique.

LES BLOCAGES

Il y eut en France au cours de ces quelques semaines de très nombreuses actions qualifiées de «  blocages  ». à y regarder de plus près, on a pu en distinguer deux grands types.
Les premiers ont été les piquets de grève tenus par les centrales. Parmi ces nombreux piquets sur l’ensemble du territoire, les raffineries et certains dépôts de terminaux pétroliers ont été mis en avant, présentés comme les «  fers de lance  » du mouvement dotés du pouvoir d’assécher le pays en carburant, et donc de le paralyser. Pour de multiples raisons, les centrales ont appelé des soutiens extérieurs à les rejoindre  : des «  renforts interprofessionnels  » dans le jargon, c’est-à-dire des militants venus pour la plupart des assemblées générales (AG) interprofessionnelles qui se sont créées dans les villes proches. De nombreuses personnes ont donc afflué.

Les syndicats, CGT en tête, ont volontiers instrumentalisé cette rhétorique du blocage, à grands renforts de déclarations enflammées des leaders locaux et nationaux. L’utilisation de ce vocable fait florès depuis la lutte anti-CPE de 2006, et son emploi indistinct a ceci d’intéressant que peuvent s’y reconnaître tout un tas de militants  : syndicalistes, radicaux, citoyens, etc.
En fait, le «  blocage  » est une pratique aussi vieille que l’histoire des révoltes et des mouvements populaires et ouvriers  [2]. Ici, ce mot n’a servi qu’à relooker le traditionnel piquet de grève. Mais son vernis radical tend à gommer la question des perspectives et du discours de fond qui portent l’action. Le blocage peut ainsi viser des objectifs très réformistes et catégoriels, dépourvus de la moindre remise en question sociale plus large. En bref, cette pratique n’est garante de rien et peut servir les intérêts les plus contradictoires qui soient [3].
Ici, ils ont servi ceux des bureaucraties syndicales, pour qui cette mobilisation fut une occasion inespérée de représenter, encore et encore, auprès des institutions et de la population, malgré leur affaiblissement évident. Cela leur a permis de draguer une partie des personnes mobilisées, et de tenter de contrôler au passage, comme d’habitude, ce qui leur échappe. Localement, des considérations tactiques ont bien sûr pesé, les forçant à prendre en compte le rapport de force numérique sur les piquets (il y avait besoin de monde), la question de la répression (lois de réquisition ‒ cinq ans de prison et dix mille euros d’amende encourus en cas de refus ‒, opérations policières de déblocage des sites), etc. Évidemment aussi, des luttes d’appareil ont influé sur les options prises ici ou là.

En réalité, on ne fut jamais proche de la pénurie nationale, dont le spectre fut tant agité et mis en scène pendant cette seconde moitié du mois d’octobre, dans ce crescendo médiatique bien rôdé qui tient tout le monde en haleine, vissé au poste [4]. Et, quoi qu’il fut dit et ressenti dans l’enthousiasme de l’action, il n’y eut pas sur ces piquets de volonté partagée et efficiente de créer la pénurie ou de «  bloquer  » l’économie nationale. Par exemple, de nombreux blocages de sites stratégiques ont eu une valeur toute symbolique et presque aucun impact, puisqu’ils n’ont duré que quelques heures, se retirant très vite dès l’arrivée des forces de l’ordre pour éventuellement se déployer ailleurs, parfois même étaient négociés avec celles-ci ou avec la direction [5], étaient annoncés à l’avance aux médias, bref, faisaient partie du grand show du moment. La focalisation de l’attention autour des piquets plus soutenus et plus longs (comme celui de la raffinerie de Grandpuits, en Ile-de-France) visaient en outre à faire rentrer tout le monde chez soi une fois ces phares du mouvement évacués par la police.
Ceux qui sont venus épauler les grévistes sur ces piquets se sont pliés, de fait, à cette stratégie sans trop poser de questions. Et plus surprenant encore, tout cela s’est déroulé sans que le thème central du levier de l’action ait été posé  : celui du pétrole, donc de la pétrochimie qui est un pilier de nos sociétés de consommation énergivores et ultra polluantes  ; et bien sûr la question des «  rapports Nord-Sud  ». Sur tout cela, silence complet au cœur de la lutte.

Évidemment, pour les grévistes de l’automne et pour tous les salariés en général, il y a la concurrence, le chantage à la délocalisation ou à la privatisation, la peur de perdre son boulot si la boîte ferme, bref, la crise, assortie de l’identification tenace à l’outil de travail qu’on refuse de mettre à mal et plus largement à l’entreprise, un peu malgré soi, parce que c’est là pour certains (de moins en moins nombreux) qu’on passe l’essentiel de sa vie... Et pour tout le monde, il y a encore et encore ces constructions que sont l’opinion publique, la légitimité de la lutte..., qu’on alimente en permanence de sa passivité. Ces baudruches freinent la détermination et l’émergence de véritables remises en question, au moins au même titre que la répression juridique et policière ou que les manœuvres syndicales.
Vu l’état actuel d’atomisation et la déliquescence des formes de communautés de lutte, il ne s’agit pas de mettre en cause la sincérité de grévistes dont sans doute nombre d’entre eux souhaitent en découdre et rêvent d’une autre humanité. Il n’y a pas à brocarder non plus la bonne volonté de militants désireux de témoigner leur solidarité pratique sur les piquets, bercés par l’espoir qu’une nuit partagée à la lueur des braseros permettra de se rencontrer et de dépasser les séparations et l’atomisation qui caractérise les rapports sociaux actuels. Pourtant, les statuts et les catégories n’ont pas volé en éclats sur ces piquets, loin de là. Et puis il faut bien le dire, on y a surtout croisé des militants et des travailleurs mâles, blancs, en pleine possession de leurs droits aussi balisés soient-ils. Bien d’autres figures des exploités sont restées dans l’ombre, parce qu’elles ne pourront jamais prétendre à aucune retraite vu leur situation (c’est le cas des sans papiers), parce que les restructurations en cours font que cet horizon lointain n’est plus qu’une chimère (intérimaires jeunes et vieux, précaires...), parce que de très nombreuses personnes concernées par les attaques sociales quotidiennes ne peuvent pas trouver leur place dans de tels «  mouvements  » qui restent profondément empreints d’ouvriérisme, et sont à l’image de la société sexiste et raciste.

Hormis le soutien aux piquets de grève, cette mobilisation se caractérisa par de très nombreuses actions de blocage à travers toute la France  : sur les axes routiers, dans les gares et sur les voies de chemin de fer, à l’entrée de plateformes logistiques, de centres commerciaux, etc. Ces actions ont le plus souvent été symboliques et inefficaces  : opérations d’une durée éclair et parfois (comme pour les piquets de grève) négociées avec la police ou les directions des sites perturbés  ; souci de ne pas trop déranger les affaires (par exemple se tenir à l’extérieur des centres commerciaux plutôt qu’à l’intérieur)  ; discours mis en avant en général très citoyen (les «  patrons-voyous  »...)  ; repli une fois les journalistes passés, etc.
L’essentiel de ces piquets volants ont émané des AG interprofessionnelles (il y eut quelques blocages et raids sauvages, notamment au moment d’actions lycéennes). Au regard des cibles choisies, on peut noter que c’est la question des flux et de la consommation qui fut soulevée (axes de circulation, zones de stockage et de distribution des marchandises, transport de voyageurs), au détriment notable, là encore, de la question de la production  : qu’est-ce qu’on produit, comment, pour qui, avec quelles conséquences pour la planète et l’humanité  [6]  ? On trouve pourtant dans toutes les villes, grandes ou moyennes, des entreprises produisant la merde sous laquelle on croule, des usines de mort, des pôles de compétitivité ou de recherche qui prospèrent sur les catastrophes en cours et à venir...  [7]

Il est naïf de croire, ou malhonnête de dire, qu’on pourrait «  bloquer l’économie  », alors que le capitalisme de nos jours est mondialisé et ressemble, plutôt qu’à une forteresse assiégeable, à une pieuvre sans tête mais dotée de milliers de réseaux et voies de communication, matériels ou pas. Dans le cadre d’une mobilisation comme celle de l’automne, le type de blocage qui fut pratiqué a ceci d’intéressant dans la forme (que n’a pas la grève) qu’il pourrait être reproduit par tous, travailleur ou pas, gréviste ou pas. Il permet aussi, éventuellement, d’appuyer certaines actions de grève encadrées par des dispositions légales (service minimum, lois de réquisitions...)  : ainsi en est-il d’une occupation de gare ou d’aéroport visant à perturber le trafic. Enfin, ces piquets volants sont des moments où l’on serait susceptible de rencontrer plus de monde que sur une grève  ; où le décloisonnement des catégories, tant souhaitable et recherché, serait donc rendu possible.
Mais on a vu fleurir à l’automne un engouement acritique pour ce terme de blocage et la forme d’intervention qui lui fut accolée, sans souci du pourquoi ni du comment. Il est apparu comme une mesure de radicalité alors qu’il a incarné une forme assez citoyenne d’expression du mouvement, en tout cas pleine de confusion et dénuée le plus souvent de réelle volonté de porter atteinte à l’ordre des choses et de poser les questions qui fâchent. En fait, il fut davantage conçu comme un moyen de se faire entendre du pouvoir et des médias, à l’image des grèves.
Sans discours clair le blocage ne dit rien, il est une coquille vide récupérable et manipulable à volonté. C’est en s’inscrivant dans une critique du capitalisme comme rapport social total (et pas comme structure extérieure) qu’il devient un outil offensif, au même titre que le sabotage et d’autres formes d’action directe. Opposer ces formes les unes aux autres révèle d’ailleurs l’ampleur de la méprise  : si l’objectif partagé était réellement de nuire aux intérêts capitalistes, on ne ferait pas grande différence entre l’occupation à trois cents d’une entreprise ou d’une administration, et la mise hors-service à quelques-uns de leur bon fonctionnement (très envisageable avec peu de moyens mais un peu d’imagination).

LES ASSEMBLÉES GÉNÉRALES INTERPRO

Ces nombreuses activités de blocage sont issues pour l’essentiel des AG interpro, AG de ville ou AG de lutte (la dénomination pouvait varier selon les contextes locaux et les militants en présence). Elles ont donc en général reproduit les limites du mouvement  : suivistes des initiatives syndicales, souvent soucieuses de respecter les règles et la mascarade de l’idéologie démocratique. Parfois, là où il n’y avait pas de grève phare à soutenir, elles marquaient la volonté de salariés et de citoyens de se retrouver pour discuter et faire quelque chose entre les manifs. Ailleurs, elles furent tout simplement la vitrine citoyenne des intersyndicales locales  : presque rien ne se faisait sans la présence et l’accord de chefaillons (qui venaient, bien sûr, à titre individuel)  ; les centrales ont ainsi redoré leur blason et recruté pour leurs actions. Presque partout, ces réunions ont pour l’essentiel rassemblé des militants (syndicalistes, partis d’extrême-gauche, associations, etc.).
Dans certaines grosses villes, il y eut des assemblées plus autonomes vis-à-vis du discours syndical, mais pas forcément de la pratique  : beaucoup de ces AG ont fait le coup-de-poing sur les piquets aux côtés des syndicats et se sont pliées à leur cadence. Ailleurs, elles n’ont pas évité l’écueil «  mouvementiste  », qui se caractérise par cette volonté tenace de «  faire converger les luttes  », de les coordonner (avec à la clé des AG d’AG), et ce, même quand les luttes en question sont embryonnaires voire inexistantes.
Souvent, les plus critiques de ces AG envers les stratégies syndicales ont par contrecoup magnifié les autres blocages. De plus, de nombreux militants ont tendance à fétichiser ces assemblées et à en faire une fin en soi, aussi vides soient-elles parfois de substance et de perspective.
Il arrive fréquemment qu’on attende de ces assemblées des actions clés en main, alors qu’elles devraient plutôt être des points de rencontre (non pas de «  convergence  ») entre des luttes déjà existantes  ; ou entre des perspectives de lutte qui partent de ses propres conditions de vie, au moins autant que par élan de solidarité avec d’autres.

Le contexte et le rythme effréné d’un tel mouvement fait qu’il est difficile d’échapper à l’activisme, ou à cette espèce d’unité de façade militante dans les réunions et les actions, en dépit des divergences. Pourtant, ce devrait être des espaces attirant de nombreux exploités quels que soient leur statut ou situation particulière, des moments où la parole est libérée et où sont abordées les questions de fond, celles qui dérangent car elles cristallisent souvent les contradictions au sein même des opprimés.
Par exemple, la critique du salariat fut quasi absente de cette lutte, alors même que le refus de travailler deux ans de plus en fut la question centrale. Pourtant, l’exploitation du travail est un pilier central de la domination à travers les siècles, bien avant l’avènement du capitalisme industriel. Dans le sillage de cette question, ce sont les conditions même de l’existence capitaliste qui méritaient d’être posées  : produire et consommer des marchandises inutiles et destructrices (de la vie humaine et de la planète) accumulées comme seule perspective de bonheur, devenir propriétaire à crédit, vivre endetté, servir de cobaye aux industries de mort, crever seul relégué dans un mouroir tarifé. Toute cette vie qu’une retraite misérable vient couronner aurait pu être discutée, pour imaginer et réfléchir en d’autres termes que ce qui est toujours présenté comme indépassable, et pour ainsi dire «  naturel  ».
Ainsi en est-il de la démocratie triomphante, pilier idéologique du capitalisme. La démocratie est vendue comme le meilleur des systèmes. L’exercice du Pouvoir y est certes moins violent qu’en dictature, mais c’est le principe même du Pouvoir ‒ celui d’un seul, de quelques-uns ou de beaucoup sur d’autres ‒, qui est à l’origine des différentes formes d’oppression. En France, un certain nombre de politiciens, rôdant comme des vautours au-dessus de la colère de l’automne, en ont profité pour faire de l’échéance électorale de 2012 la perspective victorieuse de tout cela. La mobilisation fut réduite par tout le panel de l’opposition à de l’anti-sarkozysme élémentaire, ce qui caractérisa sans doute une partie mais sûrement pas l’ensemble des personnes descendues dans la rue.
Il est donc indispensable de critiquer férocement en discours et en actes les bases de la démocratie  : délégation, représentation, droit de vote ne sont là que pour encadrer la population et barrer la route des possibles en les cantonnant dans de fausses alternatives. Les réflexes conditionnés dont on est pétris sont des barrières qu’on contribue à ériger et qui constituent la force du système démocratique  : respectabilité des luttes, légalité, rejet de la violence de la rue, peur... C’est évidemment sans les partis, les syndicats et les officines quelles qu’elles soient qu’il faut s’organiser, sans chef, sans représentant pour aller négocier sur le dos des autres. Ici, il faut liquider les illusions de l’État-providence  ; lui en a fini avec ses ouailles. Le capitalisme est destructeur, qu’il soit de droite ou de gauche, sauvage ou régulé, écologique ou pas. D’autres horizons humains sont pensables, bien que tout soit fait pour les rendre inimaginables.

Une mobilisation de cette ampleur aurait enfin dû être un cadre permettant de débattre des catégories dans lesquelles le pouvoir et ses relais nous maintiennent, pour leur plus grand profit. En effet, les séparations que l’on intègre (salarié / chômeur, avec ou sans-papiers, bon gréviste / mauvais bloqueur, casseur / manifestant, etc.) assurent la pérennité du système en isolant les conflits les uns des autres et en empêchant l’émergence de la vision de communautés de classe et de lutte. De plus, ce travail de segmentation vise à rendre impossible la critique des mécanismes diffus de la domination, en maintenant les individus enfermés dans de fausses identités antagoniques qu’ils sont prêts à défendre bec et ongles, et qui sont autant de poutres dans l’œil masquant la matrice commune des conditions d’oppression.

LES LYCÉENS

Les lycéens et les collégiens ont été les seuls à s’organiser indépendamment des syndicats. Il sont entrés très tôt dans la danse, début octobre, et leur présence fut massive, partout en France, des centre-villes aux villages. Dans de nombreuses agglomérations, ils ont d’emblée adopté des modalités d’action radicales  : blocage des lycées, manifestations sauvages, confrontation avec les forces de l’ordre, etc. Ces pratiques ne furent pas le propre d’une poignée d’énervés, mais ont été bien plus partagées. Dans certains endroits, des jeunes se sont organisés contre la police, ceux qui bloquaient leur lycée étant épaulés par d’autres dans les rues adjacentes. À Lyon ou en Seine-Saint-Denis, des boutiques et hypermarchés furent pillés sur leur passage (on n’a pas assisté en octobre à des phénomènes de dépouille de «  jeunes des centre-villes  » par des «  jeunes des quartiers  », contrairement à ce qui eut lieu en 2006 lors du mouvement anti-CPE). Mais ailleurs, les lycéens n’ont pas rechigné au concours logistique de la CGT et à leur «  encadrement bienveillant  » lors des défilés. En fait, très peu de discours furent produits par les intéressés, que le lieu commun présente comme ayant naturellement la révolte chevillée au corps. Cela ne dit rien des motivations politiques ou des conditions sociales qui les poussent dans la rue. Pourtant, à l’image de leurs aînés, les jeunes sont touchés par l’appauvrissement et par l’étiolement des perspectives d’avenir. Sans fantasmer sur une hypothétique convergence entre ces différentes fractions sociales de la jeunesse (et encore moins sur une critique du consumérisme et de l’État qui s’incarnerait dans la destruction de marchandises et d’équipements publics), il est logique que des jeunes qui de part et d’autre ne sont plus bercés par le roulis de l’«  ascenseur social  » et subissent de plus en plus tôt la répression, soient amenés à se retrouver plus souvent dans la rue et à manifester violemment.

Sur la question de la violence, on peut d’ailleurs noter que le traditionnel travail de division opéré par les médias et les organes politiques et syndicaux a pris du plomb dans l’aile cet automne. Le pouvoir cherche en effet toujours à faire de la violence une question séparée de la lutte  : d’un côté les casseurs, les «  éléments extérieurs  », de l’autre les bons manifestants qui ne demandent qu’à s’exprimer dans le cadre qu’on leur a assigné. Mais lors des comparutions immédiates dans les tribunaux des grandes villes, on a «  découvert  » que la violence n’était pas le propre des jeunes des quartiers les plus pauvres, et que les casseurs étaient aussi fils et filles de bonnes familles. Chez les politiques, ce ne sont pas les plus à gauche qui ont reconnu cette évidence. Jean-Luc Mélenchon ou Bernard Thibault par exemple ont défendu avec zèle la thèse stalinienne classique selon laquelle «  manipulateurs infiltrés  » et «  provocation policière  » seraient responsables des affrontements [8]. Mais le refrain du complot policier tout comme l’image d’un pays coupé en deux (les violents contre les autres) se fissurent au rythme des explosions sociales  : des luttes ouvrières de Moulinex («  Un jour, ça pétera. Et alors Mai 68 ressemblera à une promenade  », une ouvrière en 2001), Cellatex («  Du fric ou boum  »), Continental (la sous-préfecture) et bien d’autres, aux émeutes des banlieues, la question incontournable de la violence dans les rapports sociaux capitalistes est remise au goût du jour depuis une dizaine d’années.

CONCLUSION

L’automne 2010 ne restera pas dans les mémoires pour ses expressions de colère incontrôlables. Au contraire. Bien que des millions de personnes aient défilé et qu’on comptabilise des milliers d’arrestations, des peines de prison ferme et des jugements qui n’ont pas encore eu lieu (surtout parmi les jeunes), on peut résolument faire le constat que ce mouvement est resté à la traîne sinon aux ordres des syndicats. Ce sont eux qui ont sifflé l’ouverture et la fin des réjouissances, et à peu près partout on s’y est plié. Plus encore que la cadence, ce sont les pratiques dans la lutte qui ont emprunté des allures syndicales, par leur côté symbolique, spectaculaire et éphémère, sous le vernis radical du «  blocage  ». Du citoyennisme et du syndicalisme, on ne sait plus trop lequel emprunte à l’autre, les deux opérant la médiation et visant l’intégration au système de tout ce qui ressemble à de la critique ou de la contestation. Par ailleurs, en dépit du contexte européen et international, ce mouvement est resté très franco-français, pétri de références à l’État-providence et au CNR (Conseil national de la résistance), nostalgique d’une vision largement partagée ‒ sur l’échiquier politique, associatif et syndical ‒, du contrat social français. Retraites et syndicalisme incarnaient ce compromis historique hexagonal du vingtième siècle.
En dépit des limites de ce conflit, on peut se réjouir de voir que l’alibi de la crise ne trompe plus grand monde, et que les volontaires se raréfient pour sauver l’économie. Par ses résultats nuls malgré la satisfaction des centrales  [9], cette mobilisation aura clarifié une chose  : il ne sert à rien de se battre sans l’idée de mettre à mal le Capital, car il n’y a, pour ceux qui espéraient encore, plus aucun aménagement à attendre de lui. La revendication n’est plus entendue, le spectacle citoyen et démocratique est voué à finir dans les urnes ou dans de quelconques alternatives marchandes relookées durables ou écolos. Il n’y a donc pas d’autre possibilité que le conflit frontal pour l’abolition de cette société, à moins de verser dans le nihilisme ou la guerre de tous contre tous (des scénarios qui ne sont pas inenvisageables vu les situations imprévisibles de toutes parts).

Le dépassement de ce qui existe naît dans la dynamique des luttes et en actes. Le mouvement médiatique et encadré de l’automne a dit très peu de choses, et n’a pas bousculé la normalité du quotidien pour que l’ordre social existant commence d’être questionné. Ce n’est de toute façon pas en un «  mouvement  », pas plus qu’en un grand soir, qu’on en finira avec le vieux monde. Mais c’est en luttant chaque jour contre les conditions qui nous sont faites, en s’attaquant frontalement aux fondements du système, en rendant effectives et pérennes des solidarités, que l’on se réappropriera une force offensive et que la subversion des rapports sociaux pourra prendre corps.
Il n’y a rien à sauver dans ce système. Tout ce qui nous détruit est à détruire. Et tout le reste est à inventer.

 

[1] On peut noter toutefois que dans certaines régions, le Languedoc-Roussillon par exemple, des lignes TER n’ont quasi pas roulé pendant plusieurs semaines.

[2] Tout comme le saccage, le sabotage, les «  réquisitions  », les «  grèves du zèle  » et autres formes d’action individuelle ou collective, qu’on retrouve pratiquées par des esclaves à la période antique, par des serfs au Moyen âge, pendant les révolutions modernes..., bref, depuis que l’homme exploite et opprime son semblable.

[3] Sur la question de la forme et du fond, lire le texte d’André Dréan, La forme d’abord  !, publié après le mouvement de grève des agents ERDF au printemps 2009  : http://www.infokiosques.net/spip.php ?article716

[4]  Sur la question de la pénurie de carburant, lire le texte de Peter Vener, L’idéologie du blocage, disponible sur www.infokiosques.net/spip.php ?article820. En vrac, on peut évoquer le fait que les grèves continues dans les raffineries furent surtout l’apanage des six sites du groupe Total (sur 12 que compte la France, les autres raffineries ayant été pour la plupart en grève discontinue  ; notons au passage que les travailleurs de Total étaient en conflit avec leur direction depuis début 2010, contre la restructuration et la délocalisation de la filière pétrochimique, c’est-à-dire pour des raisons étrangères à la question des retraites, tout comme le mouvement des agents et dockers du terminal pétrolier du Port de Marseille était dirigé contre la réforme portuaire nationale, et s’est poursuivi après l’automne). Par ailleurs, outre le fait que les grèves n’ont pas duré assez longtemps pour être vraiment menaçantes, on peut noter qu’il n’y eut quasi pas d’arrêt complet de l’activité des raffineries bloquées, mais plutôt un ralentissement de la production  ; qu’il existe de très nombreux dépôts de carburant en France (environ 160, dont l’essentiel ne se trouvent ni dans les raffineries ni dans les terminaux pétroliers) qui livrent les stations-service et qui ne furent pas bloqués pendant le mouvement, bien que de gros dépôts comme celui de Fos-sur-Mer aient une importance stratégique pour l’achalandage en pétrole de toute la région  ; que l’État possède ses propres stocks de brut qu’il peut sortir dès que ça commence à manquer et qu’il peut déployer en fonction de ses priorités  ; qu’une part de l’approvisionnement en hydrocarbures arrive directement par oléoducs et non par tankers dans les ports  ; que des camions chargés de brut arrivaient quotidiennement des pays limitrophes, etc.

[5] Directions à qui la grève permettait au passage de faire flamber les prix à la pompe. Voir  : http://juralibertaire.over-blog.com/article-a-la-raffinerie-de-gargenville-yvelines-59738387.html

[6] Conséquences qui peuvent être différentes d’un point de vue social (non pas global ou environnemental) selon que l’on est riche ou pauvre, ayant plus ou moins accès à l’information, à des produits «  propres  » plutôt que bourrés de pesticides, au marché de la santé, à celui de la sécurité et de la prévention face aux catastrophes (un immeuble antisismique résiste toujours mieux qu’un taudis...), etc.

[7] Les questions de la marchandise et des flux sont évidemment centrales aujourd’hui. Les biens de consommation se multiplient, grâce à l’exploitation mondialisée des quatre coins de la planète, aux nouvelles technologies, à de récents marchés en plein boom tels que celui du développement durable... Mais c’est aussi toute la sphère du Vivant qui est désormais prise dans le processus de valorisation capitaliste, et commercialisée (brevetage du vivant, clonage, thérapies géniques, ADN, cellules souches...). Nous sommes soumis à ce gigantesque règne de la marchandise et formatés par elle jusque dans notre intimité (notre apparence, nos désirs, nos fonctions biologiques...). Il faut voir et dire tout cela pour ne pas tomber dans l’écueil altermondialiste des «  méchants gros  » contre les «  gentils petits  », ceux qui exploitent équitablement contre ceux qui abusent, ou encore la bonne contre la mauvaise science. La loi du profit n’est pas affaire de taille, de couleur, ni d’intention. Bien sûr, il est plus supportable d’obéir à un gentil patron qu’à un sadique, comme de vivre en démocratie plutôt qu’en dictature. Mais le marché, on le sait, s’accommode et même a besoin de toutes les formes de régimes et de gouvernements. Et le principe du Pouvoir qu’incarne tous le États, quelle que soit leur nature, est là pour soumettre les populations à ces impératifs.

[8]  «  Des manipulateurs s’infiltrent et poussent au crime dans des piquets de grève, des manifestations, des occupations de ronds-points, violentent les situations en fin de manifs [...]  », Bernard Thibault, 27 octobre 2010.

[9] «  Nous avons gagné la bataille de l’opinion, gardons cette force  », communiqué de la CFDT, 21 octobre 2010  ; «  On a gagné la bataille.des idées  », Charles Foulard (CGT Total), 29 octobre 2010