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Jours de grève

Attroupés autour d’une dense fumée noire, une vingtaine de délégués syndicaux en autocollants CGT bloque les accès du gros centre commercial de la ville d’Alès. Dans la même ville, des lycéens bloquent les accès de quelques établissements. De-ci de-là, quelques affiches proposent de «  taper là ou ça fait mal  » et, en quelques pictogrammes, lancent un appel à la grève de la consommation. Partout sur le territoire de l’État français, des prolétaires entrent en scène sous la direction des syndicats. Occupant usines, raffineries, bloquant quelques axes de circulation et défilant dans les villes, ils expriment leur désaccord avec un énième projet de loi visant à amputer, encore un peu plus, ces fameux acquis sociaux obtenus par leurs aïeuls. Le résultat de l’action ouvrière commence à peine à se faire sentir que les vacances de la Toussaint font leur entrée dans la bataille et Maurice ne peut s’empêcher de pester contre les syndicats qu’il accuse d’avoir sciemment lancé le mouvement à quelques jours des vacances pour des raisons politiciennes de contrôle social...
(Des murmures portés par le mistral disent que les leaders syndicaux avaient payé leurs réservations pour les vacances aux îles et que, pour cela, il était urgent d’en finir avec la récréation ouvrière...)
C’est vrai que les vacances deviennent, dans de pareilles situations de mouvement social, des alliées bienvenues de l’État et participent au maintien de la paix sociale, aidées en cela par le conglomérat médiatique radio-télé-journaux que l’on peut féliciter pour son travail de désinformation redoutablement efficace. Alors que les chacals de l’info claironnaient à longueur d’ondes la fin du mouvement social et que les habituels charognards péroraient sur les conséquences économiques des blocages, je croisais sur la nationale les premiers camions citerne pleins de ce précieux liquide roulant à vive allure pour secourir les station-services. Tout devait indiquer un «  retour à la normale  », et, faisant fi des grévistes qui continuaient la lutte, le mensonge organisé devait permettre de confirmer les ordres des syndicats. C’est fini les gars  ! Mais on leur a montré, ouais, et ils ont eu peur  ! MAIS les «  gens  » devaient pouvoir partir en vacances... Et cette fête de la Toussaint devenait la fête des luttes mortes de n’avoir pas été jusqu’au bout, mortes de n’avoir pas su se défaire de la mainmise de ces syndicats qui historiquement ont presque toujours servi les intérêts du patronat, mortes de la peur récurrente d’aller «  trop loin  », au delà des limites de la légalité. On a encore pu constater que la défaite était incluse dans le pack «  grèves, manifs, blocages  ». Ah, permanente répétition d’une Histoire nauséeuse, les mêmes méthodes servant, jour après jour, les mêmes intérêts.
Un ouvrier gréviste de la raffinerie de Feyzin proposait que nous allions tous et toutes faire le plein de carburant des voitures mais aussi de remplir des bidons pour vider au plus vite les stations et accélérer ainsi le processus de pénurie initié par les occupations/blocages des dépôts de carburant. Nous rappelant ainsi qu’il est possible de nuire aux intérêts du Capital en empêchant la circulation à flux tendu des marchandises. En cela, la pénurie provoquée de carburant et le blocage des routes reste une arme significative à portée de main du prolétariat. Ces actions sont bien plus efficaces que n’importe quel défilé de République à Nation puisqu’elles mettent en péril l’existence même de la structure matérielle de l’organisation socio-financière de la société de consommation. Car sans carburant, pas de livraisons, sans livraisons, pas de marchandises, sans marchandises, pas de consommation, sans consommation, pas de profits, etc., etc. Si, en plus, quelques flammèches venaient à se perdre dans les dépôts de marchandises et les principaux sites de production, on pourrait assister à une accélération du processus de disparition de ce mode de vie, si nuisible à toute être vivant. Le sabotage étant une arme de lutte parmi d’autres, trop souvent dénigré. Aujourd’hui, malgré le défaitisme et la résignation orchestrés, il semble toujours possible de s’organiser de manière autonome pour que s’étendent, par delà des secteurs prédéfinis les luttes pour l’émancipation des classes opprimées, pour ces motifs séculaires qui nous accompagnent depuis le berceau et qu’on hésite parfois à citer tellement ils nous paraissent évidents, tels un battement de paupière, une inspiration légère...
Après un mois de lutte, les camions circulent, les rayons des hypermarchés sont pleins, les radios ont repris leurs programmes et si l’on s’en tient aux médias à la botte de l’État, la lutte est finie et tout est rentré dans l’ordre puisque la loi sur les retraites est passée haut la main et le pied au cul. Pourtant, en cherchant un peu, on s’aperçoit à quel point une partie de la réalité a été occultée. En effet, dans un certain nombre de villes, la lutte s’est prolongée après que les médias aient sonné la fin de la partie, sous forme de manifs sauvages et de grèves. Souhaitons que les ouvriers et tous les pauvres en général s’entendent pour dégager enfin les leaders syndicaux et politiques et prendre en main leurs luttes. L’histoire bégaie, certes, les problèmes sont toujours les mêmes, mais chaque mouvement n’est pas forcément le clone de celui qui l’a précédé... Certaines choses sont inéluctables, sur le plan climatique les saisons succèdent aux saisons, sur le plan écologique le climax retrouve tôt ou tard sa place, sur le plan social les empires chutent toujours. Les changements, en quelques domaines qu’ils se produisent, ont tous des conséquences sur leur milieu, mais les moyens dont nous usons peuvent aussi déterminer le temps restant aux nuisances qui nous préoccupent. Par exemple, est-ce que le boycott généralisé des banques signifierait leur anéantissement  ? A première vue, peut être, puisque plus de clients = plus d’officines. Mais, dans les faits, le système bancaire repose d’avantage sur les capitaux industriels, commerciaux et financiers que sur l’épargne des pauvres. De plus, il faudrait qu’au bannissement de la chose bancaire s’ajoute la lutte contre les autres piliers de l’horreur  : salariat, argent, propriété privée, patriarcat...

Retour à la normale...

A présent, le mensonge nous pousse à retrousser les manches et à reprendre notre place dans le manège. Les contrats pleuvent et rien ne vacille ni ne tremble dans les camps retranchés de l’oppresseur. L’idée de les voir s’enfuir un jour, hébétés et apeurés, coïncide avec ce vieux rêve éveillé d’un monde agréable pour les vivants.

On ne peut analyser que provisoirement un mouvement social, puisqu’évoluant, nul ne peut le décréter fini, terminé, et toute analyse est lié à l’individu qui la produit, subjective donc. Et s’il se peut que l’un d’entre nous produise l’analyse vraie, il serait intéressant de faire la somme des analyses et réflexions en rapport au mouvement en cours et que ce «  résultat  » soit lui même porté en discussion. Peut être que cela permettrait d’avancer, bien que je pense, personnellement, que des solutions simples et efficaces (évoquées plus haut) mais directes peuvent faire avancer bien plus que d’éternels palabres. Il semble intelligent de ne pas sombrer dans le snobisme radical de la critique pour la critique et de la leçon de chose révolutionnaire. D’aucuns attendent, certains prétendent, d’autres espèrent mais nul ne peut prévoir.

adlf