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Avant de cultiver la terre, cultivons-nous  !
Quelques considérations à propos des rencontres sur la paysannerie

La culture… un terme qui embrasse plusieurs sens, sur lesquels il est intéressant de revenir. De quelle culture parlons-nous, sinon dans un sens des plus anthropomorphiques  : la culture, dans sa connotation première, serait le propre de l’Homme, disons plutôt de l’espèce humaine.

Puisqu’en premier lieu nous parlons du travail du sol, il est donc question de la culture qui fait de l’homme un travailleur, et qui fonde son travail sur une modification de son milieu. De ce cultivateur qui colonise des étendues vierges, qui les viole du soc de sa charrue, et les abandonne à leur stérilité. De celui qui considère la moindre friche comme un manque à gagner, et qui la transforme en une surface mesurable (un hectare), pour qu’elle devienne le support d’une culture au potentiel de production quantifiable (un quintal). De cette culture qui clôture les espaces et qui parque scrupuleusement les plus dociles des animaux pour en faire des réserves de nourriture vivante. Nous parlons de cette culture qui coupe les flux, jusqu’à celui de l’eau elle-même, qui, canalisée et stockée dans une rectitude et un immobilisme qui ne lui ressemblent pas, attend son passage dans le compteur… Il s’agit d’une culture qui fait d’une source une ressource.

Mais parlons-nous aussi de la culture qui considère notre espèce comme supérieure à toutes les autres  ? De celle qui s’oppose à l’idée que nous nous sommes faits de la nature, cette notion abstraite, aux contours des plus flous, dès qu’il est question de l’humain en son sein. Cette nature que beaucoup d’entre nous n’ont cessé de fuir, comme si elle représentait ce qu’il y a de pire en nous  : notre origine animale, sauvage, brute, notre vie sans loi (exceptées celles de nos milieux biologiques), et contre lesquelles nous n’avons trop souvent eu de cesse que de nous battre vainement. Ici, il est donc question de la culture en tant que civilisation. Civilisations au pluriel devrais-je dire, puisque que la culture est entendue comme une accession à un rang, au sein même de l’espèce humaine  : une hiérarchie qui accorderait le droit à des êtres plus civilisés que d’autres de les décréter barbares et d’aller courtoisement leur fracasser le crâne. Cette culture qui se réserve le droit de mettre les nomades et autres insoumis ayant échappé à l’extermination dans des cages, et qui s’approprie leurs terres… pour les cultiver.

Il me vient à parler de la culture car, finalement, les sens que ce mot recèle sont transversaux de toutes les problématiques que nous cherchons à élaborer au travers du cycle de rencontres autour de la paysannerie. Quand l’espèce humaine domestique des êtres vivants ou des éléments présents dans son milieu (le feu, l’eau, les végétaux, les animaux, les groupes et individus de sa propre espèce), cette domestication est concomitante de l’avènement progressif d’un système fondé sur l’exploitation  : on exploite un sol, un cheptel, un ouvrier agricole, on s’exploite soi-même, et on est exploité par les hiérarchies successives d’un régime édictant les directives de ce qu’il nous faut cultiver. Cette domestication crée l’existence d’un sentiment de toute-puissance sur le monde vivant qui nous entoure, que notre sémantique appellera nature  ; le concept de sauvagerie ne saurait exister sans l’apparition de l’idée de culture, de conquête, de dressage, de soumission, principaux attribut des civilisations agricoles et industrielles. Si l’acte agricole représente un dépassement des conditions biologiques (le paysan ne s’adapte plus au milieu mais adapte le milieu à lui-même), peut-on considérer qu’il apparaisse comme une rupture dans l’évolution humaine  ?

Poser une telle question reflète un contre-sens total au vu de toutes les théories qui placent l’humain au sommet de l’évolution des espèces, ou qui considèrent les civilisations industrielles de l’époque contemporaine comme le modèle glorieux indiquant la marche à suivre pour les autres, la sédentarité étant le préalable de toute civilisation agricole, et l’industrie la condition du développement de l’agriculture. Or, la notion de croissance (entendue comme expansion et accumulation) n’a pas attendu la mise en place des systèmes capitalistes pour se fonder dans les esprits et dans les actes  ; la culture des sols et l’élevage animal, appuyés par le développement de la technique – de la technologie puis de la chimie, ont rendu possible un accroissement démographique tel qu’il pulvérise aujourd’hui l’alchimie subtile des relations présentes jusque-là entre les êtres vivants. N’y voyez ici aucune dimension idyllique  : la prédation et les attaques virales, par exemple, participent elles aussi d’un équilibre puisqu’elles agissent comme «  régulatrices  » du nombre et de la santé des espèces. Pour en revenir à la question quelque peu embarrassante de l’évolution, sans doute n’est-il pas possible que nous cessions d’évoluer, puisque la vie est un processus dynamique, cependant, je crois que l’humain est à présent tellement déraciné par rapport à son milieu naturel (originel  ?) qu’il serait plus juste de parler en terme de dégénérescence.

Peut-être notre seule émancipation est-elle dans le troisième sens que détient le mot culture  : la culture, entendue comme un potentiel de savoirs, serait-elle la seule pouvant nous permettre d’appréhender le fonctionnement de notre milieu avant d’intervenir dessus  ? Cela dit, ce n’est qu’au travers de l’expérience que se fonderont les pratiques, encore faut-il prendre conscience des erreurs que nous faisons et de leurs conséquences. Il est plus qu’urgent à présent de se réapproprier ce qu’auparavant nous savions sûrement sur un mode plus sensitif  ; réapprendre ce dont nous nous sommes tellement éloignés qu’il nous paraît étranger à nous-mêmes  : nos milieux originels, sources de toute vie. Selon moi, cet apprentissage – autant pratique qu’intellectuel – est un préalable à toute possibilité de clairvoyance quant aux conséquences de l’action humaine sur le monde vivant. Il est aussi une façon de mesurer l’ampleur de ce qu’impliquent nos actes au quotidien, mais surtout de réévaluer notre position d’extrême soumission face à un système de pensée et de production qui nous échappe totalement. C’est précisément dans cette optique que se fondent ces rencontres sur le thème de la paysannerie  : en partant d’une étude basée sur les moyens que l’espèce humaine a mis en place pour répondre à ses besoins alimentaires (vitaux  ?), il est intéressant d’acquérir ensemble une somme de connaissances et de savoir-faire pour que nous ayons la possibilité de faire de cette culture partagée une arme. Il ne s’agira pas une nouvelle fois de se battre contre les contraintes de notre milieu, mais contre l’abrutissement généralisé dans lequel nous maintiennent les choix jusque-là toujours reconduits de notre civilisation. Une arme contre cette civilisation, dont l’écroulement pourrait être la condition préalable à tout changement qualitatif dans notre façon de vivre et d’appréhender le vivant.