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Où en sont les discussions autour de la paysannerie  ?

La première rencontre s’est tenue les 17 et 18 décembre à la Borie et avait pour objectif d’appréhender la paysannerie sous l’angle de son processus historique  : comment les groupes humains sont sortis progressivement de leur état de chasseurs-cueilleurs pour devenir cultivateurs et éleveurs  ? à partir de là, nous avons analysé l’évolution des modes de production en fonction des migrations, invasions et implantations de populations, en Occident du moins. Au vu de l’ampleur de la tâche, nous avons interrompu notre diaporama historique aux alentours de l’époque charnière de la peste noire (1348 – 1420), la suite nous sera contée lors d’une prochaine rencontre à déterminer. Cet aperçu historique de la diffusion des premières semences, des techniques agricoles, d’élevage et des modes de production nous a permis de nous faire une idée des importantes transformations sociales et politiques qui en ont découlé et de requestionner la relation entre sédentarité, division du travail et domination  : ainsi, il nous est apparu indispensable de relier le processus du développement agricole avec celui de la cristallisation de la société en classes sociales, distinguant les propriétaires terriens (détenteurs des ressources qui deviennent des richesses) des travailleurs du sol, dépossédés du fruit de leur travail.
Pour aborder l’aspect historique de la paysannerie de manière plus locale et contemporaine, nous avons diffusé Farrebique puis Biquefarre, deux films réalisés par Georges Rouquier, l’un tourné en 1946, l’autre en 1983, dans la même localité aveyronnaise  : l’approche choisie ici est essentiellement idyllique – voire propagandiste – de la vie paysanne, basée sur la communauté familiale vivant et travaillant au rythme des saisons, loin de toutes les préoccupations propres à la sortie de la deuxième guerre mondiale… Avec le deuxième film, on passe à des considérations largement plus axées sur le commerce et les stratégies foncières de la vente des terres, ce qui est révélateur de l’emprise des logiques marchandes jusque dans les campagnes…
Nous tenons à chaque rencontre à accompagner toutes nos discussions d’un peu de mise en pratique et de connaissances autonomisantes dirons-nous  ; un atelier confection de pain s’est donc tenu au cours d’une après-midi auprès du fournil de la Borie.

La deuxième rencontre a eu lieu les 27 et 28 janvier, également à la Borie, et, pour celle‑ci, nous avions fondé nos recherches en partant du thème de la terre. Nous tenions à faire le lien entre son aspect biologique et une approche plus géographique de l’utilisation des sols. Il a été projeté une vidéo‑conférence de Claude Bourguignon, qui est un agriculteur, agronome, expert en biologie des sols  ; il nous dépeint un tableau de la vie du sol assez enrichissant, en expliquant clairement l’équilibre délicat existant entre les micro‑organismes et autres habitants structurants du sol. Après quoi, il insiste sur les ravages causés par les techniques agricoles caractérisées notamment par le fait de labourer ou de laisser le sol à nu, et propose d’autres pratiques (culture intercalaire, paillage et engrais vert). Il faut rajouter que la conférence que Claude Bourguignon donne à cette occasion est avant tout destinée à une grande part d’agriculteurs qui à priori travaillent en monoculture intensive, et de ce fait qui conçoivent le labour comme une pratique indiscutable. Lui-même étant agriculteur, il ne remet pas tant en cause la pratique de la monoculture sur grande surface et de la mécanisation qu’elle induit nécessairement  ; c’est la principale critique faite au système qu’il propose, même si celui‑ci est tout‑à‑fait transposable à l’échelle de nos jardins potagers (essentiellement en ce qui concerne l’importance de la couverture végétale permanente et de l’utilisation d’engrais vert). Dans un deuxième temps, nous nous sommes penchés sur une approche plus spatiale et structurelle des implantations humaines et agricoles, par l’étude de photos satellites prises dans différentes régions du monde  : entre la petite paysannerie parcellaire et la monoculture agro‑industrielle, l’impact environnemental peut être quelque fois similaire en fonction de la densité de l’occupation humaine. Le lien est là  : comment une matière vivante, le sol, a pu être colonisée par une agriculture intensive et transformée en une succession de propriétés privées, clôturées, labourées et surexploitées (industrialisation et densité démographique), d’où résulte érosion et mort des sols  ? Enfin, une approche intéressante de l’appropriation des terres a été faite par le biais d’une recherche documentée sur la colonisation en Algérie  : on s’aperçoit à quel point la terre cultivable fait l’objet d’une convoitise où tous les coups sont permis  ; rappelons que les mots cultivateurs et colons viennent de la même racine latine.
Dans la pratique, des échantillons de terres de différentes vallées ont été apportées pour être comparées  ; des analyses de pH ont été faites sans néanmoins apporter de résultats franchement révélateurs, tandis que les comparaisons de porosité ont été plus concluantes. Cela dit, ces analyses sont celles de terre de surface, et il est préférable d’observer les sols sur place pour connaitre leur structure. En outre, un atelier forge s’est tenu le samedi après-midi pendant lequel les principes de la forge du métal ont été expliqués et des éléments de grelinettes ont été élaborés. La grelinette, rien de mieux pour aérer le sol sans le retourner, et pour éviter de faire un carnage parmi les vers de terre…

Les 25 et 26 février portaient sur le thème de l’eau. L’eau, avec en premier lieu un exposé axé sur son aspect vivant, cyclique, les caractéristiques qui lui sont propres quant à ses changements d’état et à sa mémoire moléculaire  ; cette discussion a été accompagnée de la diffusion d’un documentaire relatant les études de chercheurs de l’eau comme Viktor Schauberger. Au cours de cette soirée, l’histoire de la vie des poissons d’eau douce nous a été contée, pour que nous soyons plus à même de comprendre les relations qui s’établissent entre les habitants des rivières, leur mode d’alimentation et de reproduction. Des connaissances préalables à une bonne compréhension de ce que nous allions aborder le lendemain  : l’impact sur la faune et la flore des aménagements humains (barrages, canalisations de rivières, détournements, enrochements des rives…) et des altérations (prélèvements, pollutions, réchauffement des eaux…). Après une écoute attentive de chants populaires traditionnellement entonnés pour faire venir la pluie, nous avons eu une réflexion sur la valeur qui peut être accordée à l’eau quand on l’attend pour les récoltes  : ici, le rapport est presque celui de la vénération  : l’eau n’est rien d’autre qu’une condition de la vie… Ensuite, les discussions ont porté sur l’utilisation que les civilisations humaines font de l’eau  : un usage avant tout agricole. L’irrigation ne cesse d’augmenter et est déterminée par les cultures pratiquées et les modes d’irrigations plus ou moins économes (irrigation gravitaire, aspersion, goutte-à-goutte, etc…). La diffusion d’un film documentaire sur l’assèchement de la mer d’Aral était une occasion de discuter autour d’un exemple révélateur d’une gestion catastrophique de l’eau. Comment la quatrième plus grande mer intérieure du monde (en 1960) est-elle devenue aujourd’hui une marre ultra salée (et toxique  !) depuis le détournement du principal fleuve l’alimentant (la volonté politique de l’URSS étant d’irriguer le désert du Karakum pour produire massivement la culture la plus consommatrice d’eau  : le coton  ; aujourd’hui, l’Ouzbékistan est le deuxième exportateur mondial de coton, et la mer d’Aral n’existera bientôt plus)… Au cours de cette soirée, nous avons aussi discuté à la suite de la projection du documentaire La Guerra del agua, qui a été tourné lors des récentes émeutes en Bolivie contre la privatisation de la distribution de l’eau. Là il était question de l’appropriation de la ressource d’eau (que ce soit par des entreprises privées ou des États), mais surtout en l’occurrence de la capacité populaire à réagir rapidement et collectivement pour construire une lutte soudée et ce malgré une répression des plus féroces et meurtrières. Le fil conducteur de cette rencontre peut s’exprimer ainsi  : comment l’eau, qui est avant tout un vecteur de vie, peut-elle devenir vecteur de mort quand elle s’est chargée de pollution humaine, de déchets industriels ou radioactifs, de pesticides et autres engrais utilisés par les agriculteurs, ou, tout simplement, quand elle est accaparée par des faiseurs de profits qui rachètent les sources et la monnayent cher, quand ce ne sont pas les communes qui le font sous prétexte de la canaliser…

Les 25 et 26 mars étaient une rencontre à thèmes croisés  : l’abeille et la graine. Les discussions ont porté dans un premier temps sur la relation symbiotique entre les insectes pollinisateurs et les plantes à fleurs, plus particulièrement sur l’importance des abeilles dans le processus de pollinisation. Pour ce faire, deux émissions de Jean-Marie Pelt ont été diffusées  : L’Amour chez les fleurs et La Fleur enceinte (1982)  ; outre une recherche documentaire intéressante et de bonnes prises de vues sur la croissance des plantes, le caractère relativement anthropomorphique des commentaires n’a pas manqué d’irriter certains d’entre nous, et nous ne pouvons que regretter ces analogies entre la vie sexuelle des plantes et celle des humains  ; nous avons mis ça sur le compte que ces documentaires ont été tournés en 1982, et avaient pour but d’être compris également par les enfants… Une table d’échanges de graines était présente, ainsi qu’une grande frise retraçant le processus de croissance des plantes, de leur fécondation et de leur production de graines. Le lendemain après-midi nous avons visité les ruches de Delphine, apicultrice à La Borie, qui a pu nous expliquer de visu la vie d’une colonie d’abeille. Lors d’un détour par la miellerie nous nous sommes accordés une petite dégustation en règle de différents miels, histoire de se familiariser avec la richesse des essences florales... Le soir venu, le film documentaire La Terreur pesticide, réalisé par l’association Kokopelli a été projeté. Ce documentaire a le mérite d’établir un lien direct entre la mortalité effrayante qui touche aujourd’hui les colonies d’abeilles avec les interventions génétiques et chimiques opérées sur les semences, en l’occurrence les enrobages d’insecticides systémiques, les pulvérisations de produits dits phytosanitaires, ou l’appauvrissement de la diversité génétique provoquée par les hybridations et stérilisations génétiques des plantes. A la suite de cette projection nous avons pris le temps de discuter ensemble des questions que soulève ce film. Si celui-ci pose bien le problème des toxiques utilisés de plus en plus massivement par les agriculteurs – eux-mêmes poussés par l’industrie phytosanitaire – peut-être omet-il de requestionner au même titre les techniques apicoles qui ne vont, elles aussi, qu’en s’industrialisant…

Dans les mois à venir…

Les 29 et 30 avril nous parlerons de l’arbre qui cache la forêt  ; il sera question d’aborder l’importance des arbres dans un écosystème (production d’oxygène, remontée des eaux souterraines, maintien d’un talus ou d’une berge)  ; il nous faudra sûrement évoquer l’intérêt des haies – que les logiques de remembrement font raser – alors qu’elles abritent une faune indispensable pour l’équilibre des espèces (elles accueillent notamment les prédateurs de certains ravageurs des cultures potagères…). Lors de cette rencontre nous nous questionnerons sur les usages que les sociétés ont eu de leurs forêts, historiquement  : si elles ont longtemps gardé un rôle de premier plan dans la survie humaine au travers de tout ce qu’elles abritaient (plantes, baies, petit gibier, bois mort…), et ce malgré les processus d’accaparement des espaces boisés par les puissants de tous poils, aujourd’hui c’est l’arbre en tant que tel qui est exploité comme ressource principale, pour le bois, au détriment de tous les autres habitants de la forêt, y compris des humains eux-mêmes, pour la construction, l’industrie du papier, le chauffage (bois, plaquettes, granulés), les «  biocarburant  » à base d’huile de palme ou de cellulose… Après les déforestations massives, les plantations rectilignes  : après tout c’est plus facile à exploiter ainsi  ! Dans cette optique nous nous promènerons dans la filière bois en Cévennes pour avoir un aperçu local de cette industrie forestière aux effets dévastateurs. Il peut être opportun d’aborder la culture des arbres fruitiers et les 34 traitements successifs nécessaires à mettre une pomme sur le marché... Sûrement irons-nous dans les bois pour faire un peu de reconnaissance des arbres et de lecture du paysage  : comment repère-t-on les replantations successives et quels effets ont-elles eu sur le reste de la flore  ? Reste-t-il un brin de forêt primaire autour de la Borie  ? Enfin, dans une dimension symbolique, des contes autours d’histoires dans la forêt pourront être lus, avec l’idée de retrouver à quel point elle regorge pour l’homme d’une grande part de mystère, mais aussi de crainte  : la forêt, c’est aussi dans l’imaginaire la nature sauvage, indomptée, qui se referme sur le visiteur imprudent...

Les 27 et 28 mai  : des champs jusqu’à l’assiette  ; et si nous suivions le trajet des principaux aliments (légumes, céréales, animaux d’élevage) depuis leur lieu de production jusqu’à leur lieu de consommation  ? Cette rencontre serait l’occasion de mieux comprendre l’organisation agro-alimentaire de la planète, quand on la divise en zones de production intensives ultra-spécialisées et que l’alimentation devient une question de classe  : qui mange quoi, ou qui mange qui  ?

Les 24 et 25 juin se déroulera la dernière rencontre, et nous proposons de discuter des luttes paysannes à travers le monde et le temps, des expériences communautaires qui ont fait de la question alimentaire une préoccupation collective, ou qui conçoivent la réappropriation des connaissances du vivant comme une force…

Rappelons qu’aucun d’entre nous n’est spécialiste d’aucun de ces sujets, et que nous comptons avant tout sur notre soif d’apprendre et de faire des rencontres  : nous souhaitons la bienvenue aux personnes désireuses de s’inscrire dans une ou plusieurs de ces discussions, pour apporter des connaissances, animer une discussion, ou proposer un film ou un documentaire. à chaque rencontre se tient une table de presse où sont mis à disposition des textes ou des brochures à diffuser, des copies des films visionnés, et en consultation les bouquins qui nous ont servi  ; n’hésitez pas à apporter vous aussi matière à échanger. Les réunions préparatoires se tiennent généralement les dimanches, au lendemain de chaque rencontre, puis 15 jours avant la date de la prochaine rencontre, les lieux restant à déterminer.

A bientôt pour les enthousiastes  !

Une occasion de rappeler aussi que la yourte de la Borie est un lieu collectif et que la bonne organisation des évènements qui s’y déroulent dépend essentiellement d’une participation active des personnes qui s’y rendent  : merci de penser à ramener de quoi boire et manger (et dormir si nécessaire), et merci à celles et ceux qui veillent à ce que la yourte reste un lieu accueillant.