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L’administration de la peur
de Paul Virilio, aux ed. Textuel, 2010. Extraits choisis.

Je crois que cette notion d’occupation au double sens physique et mental (la préoccupation) est capitale. Je crois que si j’utilise ce terme d’administration de la peur, c’est pour signifier deux choses. D’abord que désormais, la peur est un environnement, un milieu, un monde. Elle nous occupe et nous préoccupe. (…) Mais l’administration de la peur, cela signifie aussi que les États sont tentés de faire de la peur, de son orchestration, de sa gestion, une politique. (…) Ce mixte de domination technoscientifique et de propagande reproduit toutes les caractéristiques de l’occupation, physique et mentale. (…)
Aujourd’hui, face au déséquilibre de la terreur qui est notre lot, la tentation est grande pour les divers pouvoirs militaires ou civils d’instaurer une dissuasion civile, c’est-à-dire un état de peur qui permette de geler les situations sociales conflictuelles. (…)

La terreur n’est pas simplement un phénomène émotionnel et psychologique mais un phénomène physique, au sens de la science physique, et de la cinétique, soit un phénomène lié à ce que je nomme l’«  accélération du réel  ». (…) Nos sociétés sont bel et bien devenus arythmiques. Ou plutôt, elles ne connaissent plus qu’un seul rythme, celui de l’accélération continue. Jusqu’au crash, et au krach systémique. (…)

Cette bombe [l’informatique], découlant de l’instantanéité des moyens de communication, et notamment de la transmission de l’information, a un rôle éminent dans l’établissement de la peur au rang d’environnement global puisqu’elle permet la synchronisation de l’émotion à l’échelle mondiale. (…) Elle crée une véritable «  communauté d’émo-tions  », un communisme des affects succédant au communisme de la «  communauté d’intérêts  » partagés par les différentes classes sociales. Ainsi quelque chose dans la synchronisation de l’émotion se joue, qui dépasse en puissance la standardisation de l’opinion caractéristique des médias de masse de la seconde moitié du XXe siècle. (…) Ce premier régime était celui de la standardisation des produits et des opinions. Le second régime, actuel, est celui de la synchronisation des émotions. (…)

La vitesse angoisse par l’abolition de l’espace, ou plutôt par défaillance de pensée collective sur l’espace réel car la relativité n’a jamais été vraiment comprise, sécularisée. (…) Ce n’est pas de fin de l’histoire qu’il s’agit, mais bien d’avantage de fin de la géographie. (…) Nous sommes sorti aujourd’hui de l’accélération de l’histoire pour entrer dans la sphère de l’accélération du réel. (…)

L’impact de l’accélération du réel sur les rythmes sociaux est considérable et commence de faire des ravages. (…) Il n’y a presque plus de milieu disponible, de place, tout à la fois à cause de la compression spatio-temporelle mais également du fait de la dégradation des écosystèmes. Cette contraction rend possible la fusion entre l’idéologie sanitaire de la grande Santé écologique et l’idéologie sécuritaire de la quête de l’espace vital du nazisme. (…) La peur est devenue un environnement en ce sens qu’a été réalisée la fusion du sécuritaire (télésurveillance, contrôle des mouvements, etc.) et du sanitaire, ce qui est extrêmement problématique, la traçabilité suppléant toute identité véritable. (…)
Nous sommes bel et bien dans une société d’individus, mais dans une société de l’individualisme de masse. (…) Lorsque le monde devient inhabitable, on a recours aux chapelles et aux tribus, fussent-elles largement fantasmées. (…) Plus les dimensions économiques et sociales sont globales, plus l’organisation de la société devient fractale, et plus cela a de chance de se fissurer et d’éclater. (…) Dans un monde caractérisé par l’individualisme de masse, mon corps devient le dernier rempart. (…) On passe de l’agoraphobie à la claustrophobie. (…)

La peur qui tend à s’emparer des foules provient de se sentiment que quelque chose d’essentiel est en train de se perdre définitivement, qu’un rapport aux lieux et au réel est en train de s’évanouir, de se dissoudre, frapper d’évanescence. (…) La pollution de la grandeur nature, la pollution des proportions, ce n’est rien d’autre que la pollution du rapport de l’être au monde. (…)

Avec les prothèses télétechnologiques et le développement du téléact, on retrouve la notion de contraction temporelle qui conduit à réviser les notions tripartites de la durée (passé, présent, futur), ce qui remet profondément en question la politique comme art du possible. L’immédiateté empêche en effet l’élaboration d’un projet dans le temps, insoumis à la pression temporelle et à ses enjeux immédiats. De plus, l’illusion d’omnipotence du téléact, le sentiment que le réel ploie sous nos outils technologiques participe de cet oubli du possible qui, à mon sens, fonde la politique comme art. (…) La politique devient une chronopolitique de l’instantanéité. Et pour l’heure c’est une tyrannie impensée  : la tyrannie du temps réel. (…)

En guise de conclusion je voudrais livrer à l’attention des lecteurs ce dicton populaire  : «  la peur est le pire des assassins, elle ne tue pas, elle empêche de vivre.  » C’est la définition même de cette dissuasion civile que j’ai voulu évoquer avec vous. Les manifestations de l’administration de la peur sont innombrables, ils sont notre quotidien lui-même.