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Bornes to be wild

Le 22 septembre 2008, dans la cantine du collège de Lédignan (Gard), un appareil de reconnaissance biométrique du contour de la main est mis en place. La biométrie consiste à utiliser la mesure de parties du corps (iris de l’œil, empreintes digitales, contour de la main, du visage...) ou de comportements (démarche, manière de signer...), pour identifier une personne. Ces parties du corps, réputées uniques pour chaque individu, sont numérisées, puis enregistrées dans des bases de données, et réactivées à chaque fois qu’il faut s’identifier. Depuis la fin des années 90, sous la pression de lobbys industriels et étatiques, les outils de reconnaissance biométrique, souvent des bornes, se généralisent et remplacent les clés, les cartes ou tout simplement la reconnaissance en face à face.

Le 7 octobre 2008, des parents d’élèves et des professeurs opposés à ce projet déposent un recours au tribunal administratif. Ils attaquent le proviseur pour excès de pouvoir, la décision d’installer la borne ayant été prise sans consulter le conseil d’administration du collège. Durant un an, l’association de parents d’élèves a cherché à faire entendre sa requête de retrait de la borne aux différentes administrations concernées (proviseur, conseil général, rectorat), qui se défaussent chacune de toute responsabilité en se renvoyant la balle.

En décembre 2009, un collectif « Dépassons les bornes - 30 » est créé pour apporter un soutien aux opposants à la borne de Lédignan, et plus généralement pour lutter contre la société de contrôle. Suite à plusieurs discussions, des idées d’actions germent et voient le jour afin d’intensifier la contestation à Lédignan. Le 13 décembre, le conseil général et le rectorat sont harcelés de lettres et de faxs noirs (vidant les cartouches d’impression) appelant au retrait de la borne.
Le 16 décembre a lieu une manifestation devant le collège de Lédignan à l’heure de la récréation matinale. Se retrouvent alors une cinquantaine de personnes devant la grille fermée du collège. Des échanges ont lieu avec les élèves. On discute de la borne et de ce qu’elle représente, en diffusant de l’information sur les dangers de la biométrie. Des slogans comme « Biométrie, biomépris » résonnent dans la cour de récréation et sont repris par quelques élèves amusés. Une batucada est présente. Des messages sont laissés sur les murs.
Même si la manifestation n’a pas entraîné le retrait de la borne, elle aura, au moins, eu l’intérêt de casser la monotonie quotidienne des collégiens. Suite à cela, le proviseur, Francis Coppola (sic), adresse une lettre au conseil général et à l’association des parents d’élèves, dans laquelle il exprime son refus du retrait. Il s’abrite derrière la Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés (CNIL), qui donne son aval pour ce genre d’installations, et affirme attendre la décision du tribunal administratif (reportée sine die) pour donner suite.
La CNIL, par la loi « informatique et libertés », est qualifiée d’autorité administrative indépendante. Sont travail consiste à examiner les différentes utilisations des nouvelles technologies dans notre quotidien, et à dire si oui ou non elles peuvent être dangereuses pour ce qu’elle nomme nos « libertés individuelles ». Pour ce qui est des bornes biométriques en milieu scolaire, la CNIL pose deux conditions : l’accord des parents mineurs pour l’utilisation de la machine, et la possibilité d’une alternative (comme la carte à code barre, par exemple). En réalité, main dans la main avec les gouvernements et les industriels, elle a concrètement travaillé à ce que l’inacceptable semble acceptable, en se posant comme garante du respect des « libertés » face à ces nouvelles technologies. Sa mission a en fait consisté à endormir toute critique et toute possibilité de contestation autre que de principe.

La CNIL favorise en réalité le développement du contrôle policier des populations via les nouvelles technologies dites « de l’information et de la communication » (TIC) : prolifération des fichiers policiers, vidéosurveillance, biométrie, fichage ADN, puces RFID, passeport biométrique, traçabilité des internautes, etc.
Un argument avancé par les différents protagonistes en faveur de l’installation de ces bornes biométriques en milieu scolaire est un gain d’efficacité et de temps dans la gestion des élèves. Or, on constate de nombreux dysfonctionnements : certains élèves trop petits galèrent pour y accéder, un code tapé par les élèves vient s’ajouter à la borne pour lutter contre la fraude, pannes répétitives..., si bien que des élèves se plaignent de ne pas avoir le temps de déjeuner.

Pourtant, les défaillances de ces technologies nous importent peu. Qu’elles fonctionnent ou pas, leur simple présence témoigne d’une volonté de l’État et de l’industrie high-tech de nous préparer dès le plus jeune âge à l’utilisation quotidienne de ces machines et au contrôle systématique des individus. Ainsi, l’État renforce son pouvoir et, de leur côté, les industriels se réjouissent d’étendre encore leur conquête des activités humaines, en les conformant à leurs innovations technologiques ; ce qui leur garantit de juteux profits (ALISE, l’entreprise qui a installé la borne à Lédignan, a réalisé en 2008 un chiffre d’affaire de 3,3 millions d’euros).

Le Livre bleu, rédigé en 2004 par le GIXEL (Groupement des industries de l’interconnexion des composants et des sous-ensembles électroniques) à destination du gouvernement, contient ce passage impayable, à la rubrique «  Acceptation par la population  » :
La sécurité est très souvent vécue dans nos sociétés démocratiques comme une atteinte aux libertés individuelles. Il faut donc faire accepter par la population les technologies utilisées et parmi celles-ci la biométrie, la vidéo-surveillance et les contrôles.
Plusieurs méthodes devront être développées par les pouvoirs publics et les industriels pour faire accepter la biométrie.
Elles devront être accompagnées d’un effort de convivialité par une reconnaissance de la personne et par l’apport de fonctionnalités attrayantes.

  Éducation dès l’école maternelle, les enfants utilisent cette technologie pour rentrer dans l’école, en sortir, déjeuner à la cantine, et les parents ou leurs représentants s’identifieront pour aller chercher les enfants.

  Introduction dans des biens de consommation, de confort ou des jeux : téléphone portable, ordinateur, voiture, domotique, jeux vidéo.

Les dispositifs biométriques ont d’abord été installés dans des zones dites « sensibles » (prisons, aéroports…). Dès 2005, cette propagande s’est rapidement matérialisée sous forme de systèmes d’accès des élèves à la cantine et aux entrées. On compte aujourd’hui plus de 350 établissements scolaires biométriques, contre seulement une vingtaine en 2005. C’est donc une grande partie de la jeunesse qui, tous les jours, est priée de trouver normal d’être gérée en silence par le biais de son anatomie, avec la complicité de prétendus éducateurs.

Le contrôle des populations est un enjeu majeur dans le maintien de la société capitaliste. Un édifice d’individualisation administrative déjà en place, matérialisé par la carte d’identité, le numéro de sécurité sociale, de CAF, d’ ASSEDIC, permet à l’État d’isoler les personnes face aux administrations et à la justice. Il est ainsi plus difficile de se dépêtrer des galères du quotidien et de toutes les petites et grosses tracasseries. Les nouvelles technologies accroissent les perspectives de contrôle des populations. Au nom de notre « sécurité », ou pour prétendument nous « simplifier la vie », les bureaucraties, petites et grandes, étatiques ou marchandes, n’ont de cesse de soumettre chaque geste du quotidien à leurs propres critères : rien ne doit entraver le flux de l’économie ; rien ni personne ne doit se déplacer incognito.

Face à cet étau technologique qui se ressert toujours plus sur nos vies , il est nécessaire de mettre en œuvre des résistances et des solidarités pour rester aussi incontrôlables et incontrôlés que possible. De multiples modes d’action sont à imaginer et mettre en pratique, au vu de l’impasse que constituent les négociations qui n’aboutissent jamais et qui reproduisent les cloisonnements, les hiérarchies et les spécialisations. Ce qui s’est amorcé à Lédignan en fait partie, tout comme le sabotage à coups de marteau de la borne biométrique de la cantine du Lycée de Gif-sur-Yvette (91) en novembre 2005, ou le blocage des serrures de deux collèges ayant opté pour la biométrie en Côte-d’or, le 3 avril 2005.