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Extrait du livre Les invisibles

Nanni Balestrini, 1992, éditions P.O.L
Titre original : Gli invisibili, première éd.1987

à l’école depuis qu’on avait chassé Mâtin le directeur était parti et les profs eux étaient bien obligés de s’adapter car ils n’avaient plus le pouvoir nous on avait obtenu les AG on avait tout obtenu plus d’interrogations et plus d’inscriptions plus de registres plus de renvois plus de billets d’absence etc. l’école avait éclaté en peu de temps elle était devenue une école ouverte des gens de toutes sortes y venaient des copains et des élèves d’autres écoles des ouvriers qui n’allaient pas travailler des chômeurs qui venaient là au lieu d’aller au bistrot des marginaux de tous bords ces gens-là on les appelait des externes l’école était devenue une vraie foire un bazar on y jouait aux échecs aux cartes on apportait de quoi boire on fumait des joints les profs regardaient impuissants toute cette débandade sans oser lever un doigt

parmi les gens venus de l’extérieur il y avait Noisette qui venait à l’école tous les jours il vivait en fauchant dans les supermarchés et les boutiques il piquait de tout même des trucs qui ne lui servaient pas après il les revendait l’école était devenue son marché on pouvait même lui commander des mocassins un tourne-disques et pour nous vu qu’on n’avait jamais un sou et qu’on en avait plein le dos de toujours taper nos parents heureusement il y avait Noisette il nous montrait des tas de trucs pour vivre presque sans argent et pour s’en faire un peu on fauchait en masse dans les librairies puis on revendait les livres aux bouquinistes on trafiquait les tickets de cantine Noisette savait forcer les cabines téléphoniques il avait toujours des kilos de jetons pleins les poches il payait tout en jeton même le cinéma

petit à petit on a commencé à vendre l’école elle-même on a entrepris de la démonter vraiment de la démonter et de tout vendre morceau par morceau lampes machines à écrire chaises tabourets les encyclopédies de la bibliothèque le matériel du laboratoire de physique et chimie les vitrines et les armoires il n’est rien resté de l’école une fois ils ont tout racheté mais nous on a tout revendu une deuxième fois et à la fin ils ont laissé tomber les professeurs ne laissaient même plus leur voiture au parking sinon on leur piquait les pneus l’école était désormais devenue un espace complètement vide vide aussi d’intérêt complètement étranger d’où enfin on s’est rendu compte qu’il fallait sortir pour aller vider autre chose alors on n’est plus retournés à l’école

A lire absolument.

traduit de l’italien par Chantal Moiroud et Mario Fusco