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Vous avez dit « espace public » ?

Jeudi 28 mai 2009 : sur demande du maire, les forces de l’ordre interviennent sur le marché de Florac (Lozère) pour contrôler et disperser un groupe de personnes partageant des victuailles. Quelques témoins de la scène, dont certains « marchands ambulants », protestent. Un rendez-vous est donné spontanément pour un pique-nique le jeudi suivant. Dans la journée, le maire de Florac envoie une requête à la Préfecture pour réclamer les moyens de nettoyer l’espace public de ses indésirables (voir, sur le site du BCIC, l’intégralité du courrier du maire). Cette lettre est d’abord diffusée par la municipalité dans un cercle restreint de commerçants, puis finit par être connue plus largement.
Jeudi 4 juin 2009 : des marchands ambulants et sédentaires écrivent et signent une lettre ouverte de réponse au maire, refusant de cautionner sa « politique répressive » (lettre consultable sur le site du BCIC). Pendant le marché, comme chaque semaine, qui veut endosse le costume du « crieur public » pour s’exprimer. A la fin du marché, des tables sont installées et garnies de nourriture qu’une quarantaine de personnes partagent. Pas de réaction des autorités.
Jeudi 16 juillet 2009 : Une « zone de gratuité » est installée aux abords du marché. Le texte qui suit à été écrit pour l’occasion. Ces différentes initiatives, bien qu’accueillies favorablement, n’ont pas perduré. S’organiser pour expérimenter, mettre en place et donc défendre un autre usage de l’« espace public » ne semble pas, hélas, être une priorité.

« Madame la Préfète, de plus en plus souvent, Florac, Chef-lieu d’arrondissement de la Lozère, devient le lieu de rassemblement de groupes marginaux qui occupent le domaine public, sous prétexte de défendre leurs idées ou simplement par pure provocation, troublant ainsi largement l’activité économique locale ». Dans sa lettre adressée à la préfète et à certains commerçants, M. le maire de Florac ne s’embarrasse pas du froufrou habituel, et affirme clairement sa conception de l’espace public. En le réduisant à sa logique marchande, il en exclut de fait tous ceux qui s’adonnent à une autre activité, et leur prête l’intention de nuire.
Rien de bien étonnant, si on cherche à définir ce que les gestionnaires appellent « espace public ». C’est un ensemble d’interstices à administrer entre les espaces privés : galeries marchandes à ciel ouvert (« rues piétonnes »), jardins publics avec leurs horaires de fermeture et liste d’interdictions, trottoirs loués aux commerçants. Restent les voies de communication pour aller produire ou consommer, réservées aux véhicules à moteur. Quelle place reste-t-il pour faire autre chose ? L’ espace public n’est donc pas à disposition de tout le monde. Quelques événements ponctuels (repas de quartier, fête de la musique, vide-greniers,...) permettent une fois par an de lui donner une image publique. Hors des centre-villes, quasi aucun espace n’est laissé libre d’utilisation. Les communaux qui répondaient aux besoins des habitants (forêts, pâturages, chemins, potagers, bords de rivières) sont en train de disparaître par gestion privée, accaparement, infrastructures de loisirs. Ainsi, la seule garantie de libre utilisation devient la propriété privée.
Cette organisation de l’espace est assurée notamment par la mairie (et de multiples autres « collectivités locales ») qui, derrière son masque de représentant du bien commun, est un organisme de gestion et de contrôle de l’espace public. Dans cette optique, tous ceux qui ne rentrent pas dans les normes sont potentiellement nuisibles aux flux, que ce soient les vendeurs « à la sauvette », ou les « arrêtants » divers (qui cessent d’être « passants ») : amis qui se rencontrent, quelqu’un qui se repose, qui se restaure ou qui s’exprime, joueurs de rue,...
L’image d’une « rue du commerce heureux » s’accommode mal d’une patrouille qui réprime, mais sa présence ou sa proximité suffit à rassurer ou menacer, selon les cas. Régulièrement, de nouvelles lois sont votées pour renforcer le contrôle et la répression : rassemblements interdits dans les halls d’immeubles, arrêtés anti-mendicité, cas dans lesquels le policier peut exiger la dispersion. La nouvelle loi « anti-bandes » donne le pouvoir aux policiers de procéder à des arrestations sans qu’un délit soit commis : procès d’intention, présomption de culpabilité ? Ainsi, ces pratiques largement répandues d’user de l’espace public sont rendues marginales par la peur de la répression.
Cette construction de la marginalité aboutit par opposition à créer une normalité, une des garanties de la fameuse « cohésion de la communauté ». Communauté ? Cet agglomérat artificiel où dominés et dominants (exploiteurs, pollueurs, décideurs, grands propriétaires, machos et patriarches, gros bras assermentés ou non), cohabitent dans la paix sociale, condition idéale pour la consommation. Ne trouvez-vous pas cette paix-là un peu boiteuse ?
Face au désastre social et écologique patents, on nous propose des pansements-soupapes de sécurité : restructuration du capitalisme, Grenelles de l’environnement, développement durable. La logique reste la même, l’argent et l’exploitation.
Dans cette situation, que risque-t-on vraiment à expérimenter ? Nous n’attendons pas de solutions toutes faites, elles n’existent pas. En ce qui nous concerne, nous avons choisi de travailler dans la voie de l’autonomie et pour une émancipation, entre autres du pouvoir de l’argent.
Pour cela, les conditions à réunir sont l’espace et l’organisation collective. Ainsi, on peut construire des lieux de vie ou de passage qui restent souvent les seules aires possibles pour y exercer des activités non marchandes et libres de tout contrôle : cantines, ateliers, infokiosques, transmissions de savoirs, concerts, projections, potagers, discussions, zones de gratuité...
Ces lieux permettent d’expérimenter un autre rapport à l’espace, dans lequel on ne s’approprie pas un lieu, mais dans lequel un lieu est approprié à des activités et à des besoins.
Nous savons que les gestionnaires politiques ne voient pas d’un bon œil ce genre d’initiatives qui remettent en cause leur fonction. Nous avons donc à faire face à tout un dispositif médiatique, juridique et administratif hostile, mais ce sont les contacts directs et les complicités qui nous importent.