Accueil du siteles bulletinsbulletin n°9 |     Plan du site                                                                 |contact|

Natura 2000 et Développement durable

« Des exemples concrets en Languedoc-Roussillon attestent que Natura 2000 peut rimer avec aménagement : construire des éoliennes, gérer le développement touristique ou économique des territoires, développer des sports de nature, implanter une nouvelle ligne TGV, agir pour préserver les milieux naturels en danger, maintenir les activités humaines dans les espaces à faible densité. La réussite des projets de valorisation des territoires et des savoir-faire nécessite l’implication de l’ensemble des acteurs : Etat, établissements publics, gestionnaires des espaces dans le respect des procédures . »

Sandrine Godfroid, directrice régionale de l’environnement, in Lettre d’information “ Natura 2000 ” en Languedoc-Roussillon, Décembre 2005, n°5.

Une foule de chefs d’Etat, de ministres et de cadres d’ONG, s’est réunie au Sommet de la Terre à Rio (juin 1992), pour ratifier la ligne à suivre pour le Développement au XXIe siècle. Il s’agissait alors d’affirmer au monde entier que l’unique modèle économique acceptable aujourd’hui est celui du développement durable. Ce n’est certainement pas une « prise de conscience » des dirigeants de ce monde face aux nuisances du capitalisme industriel. Mais c’est loin d’être seulement un effet de manche.
Sous couvert d’une mise en équilibre des considérations économiques, écologiques et sociales, le développement durable est une stratégie de puissance des dirigeants des pays les plus riches. Au niveau international, il participe à l’instauration d’une « gouvernance mondiale », et impose un modèle de production qui maintient les pays pauvres sous la botte des industries high-tech. C’est aussi une infinité de nouveaux débouchés pour l’économie : biocarburants, énergies renouvelables, matériaux recyclés... Toute marchandise se décline sous sa version bio. Et, au passage, les inégalités sociales s’accroissent : éco-taxes à la consommation, nourriture mortifère ou hors de prix, pression sur les vieilles voitures... pour des solutions qui, à y regarder de plus près, sont rarement satisfaisantes. Et comme les pollutions ne sont pas prêtes de tarir, on fait aussi du profit sur leur gestion. C’est enfin un moyen colossal de contrôle sur la population. Incité par une propagande lancinante sur la responsabilité individuelle face aux désastres écologiques à venir, chacun est appelé à participer sans sourciller à l’effort général et à traquer le déviant. Effrayé par la peur d’une catastrophe imminente, chacun doit s’en remettre aux autorités, seules aptes à nous protéger du désastre [1]. Le dernier exemple en est la grippe A et son vaccin !
Au sommet de Rio, à côté d’une Déclaration sur l’environnement et le développement et de l’Agenda 21, respectivement charte et plan de bataille du développement durable, on a pu découvrir une Convention sur la diversité biologique. Elle associe la production, l’exploitation des ressources, notamment génétiques, et la conservation des espèces et des milieux naturels. Le réseau Natura 2000 en est l’application pour l’Europe.
Il établit une liste d’espèces (faune et flore) et d’écosystèmes locaux à préserver. Il s’attache essentiellement à préserver l’habitat, avec une préférence pour les « milieux ouverts », prétendus garants de la biodiversité. Le réseau Natura 2000 cherche donc à réduire les forêts, pour aménager des espaces et produire l’augmentation artificielle de certaines espèces. « Je pense que Natura 2000, avec ses listes d’espèces et d’habitats, a entraîné une dérive malgré les avancées de ce principe : " j’ai une liste d’espèces, il faut que je produise ces espèces ! ". Et donc, on aménage tel milieu pour produire telle espèce. » [2] . Un aménagement de l’espace qui répond plus aux besoins du pâturage et des coupes forestières qu’à une quelconque diversité. Ca tombe bien, le réseau recouvre la plupart des zones de moyenne montagne, pour lesquelles ce sont les seules activités économiques envisagées. Natura 2000 souhaite également maintenir le tableau, « sa conception est fixiste, elle n’envisage guère l’évolution des systèmes naturels. » [3] Il hérite d’une vision scientifique qui distancie le réel pour pouvoir en formuler la représentation et voudrait du coup le faire correspondre à l’abstraction qu’elle a conçue. Et si on ne peut le modeler à cette image, les « facteurs négligeables » des équations scientifiques nous dégageront de ces contraintes matérielles. On en arrive à un monde de plus en plus artificiel, nourri aux OGM et aux centrales nucléaires, un laboratoire grandeur nature, soi-disant sans dangers et sous contrôle.
D’un point de vue législatif, le réseau Natura 2000 repose sur les directives Oiseaux et Habitats, de 1979 et 1992. Il reste longtemps une coquille vide, notamment en France. Cette dernière ratifie la Convention sur la diversité biologique en 1996, mais une fronde de notables ruraux stoppe le processus, lors des consultations locales. Le temps des tractations de rigueur révolu, la mise en place d’une législation adaptée arrivera en 2001. Suite à de nombreuses pressions européennes, finalement, le réseau français se constitue précipitamment entre 2005 et 2006, et est validé en 2007. A cette date, il couvre plus de 12% de la France (6,8 millions d’hectares) [4]. Il se décompose en deux types de zones. Les Zones Spéciales de Conservation (Z.S.C.) doivent permettre la conservation d’espèces animales ou végétales et d’écosystèmes locaux rares. Les Zones de Protection Spéciales (Z.P.S.) visent à la conservation des espèces d’oiseaux menacées, vulnérables ou rares et de leurs habitats (pour la reproduction, l’alimentation ou la migration). Elles sont, en partie, issues des Zones Importantes pour la Conservation des Oiseaux (ZICO), réseau mondial mis en place par BirdLife International (fondation de têtes couronnées). Le choix des méthodes de désignation et de gestion des sites Natura 2000 est laissé à la discrétion de chaque Etat. En France, il s’est porté sur la contractualisation plutôt que sur la réglementation. Gain de la fronde de 1996, cette méthode permet aux pouvoirs locaux de participer à l’élaboration des règles régissant le développement local, en fonction des enjeux et des projets régionaux.
La gestion de chaque site Natura 2000 est confiée à une commune, un département, une région ou un regroupement de ces entités. Un comité de pilotage (Copil), composé des représentants politiques et économiques locaux, supervise les opérations. Le plan d’action est consigné dans un document d’objectifs (DOCOB), à visées écologiques et économiques, programmant, conditionnant et restreignant les projets futurs dans la zone. L’économie pastorale, dopée à la subvention et à l’éco-tourisme, est majoritaire sur les Causses, dans les Cévennes et aux alentours.
Des contrats Natura 2000 sont passés avec des exploitants et propriétaires du site. Contre une aide de l’Etat et de l’Europe, ces derniers doivent mettre en œuvre de « bonnes pratiques agro-environnementales ». Depuis 2005, les propriétaires qui adhèrent aux Chartes Natura 2000 (spécifiques à chaque site), bénéficient de l’exonération de la taxe foncière. Dans les deux cas, il s’agit d’entretenir ou développer un aspect spécifique du milieu concerné. Il s’agit de mobiliser et d’orienter l’activité humaine, sur un territoire donné, vers les objectifs stricts de la zone. Natura 2000, au milieu des Parcs nationaux, régionaux, Plan d’occupation des sols ou autre Plan local d’urbanisme, vient compléter le maillage du territoire dessiné en haut lieu. Et si l’adhésion volontaire est préférée et encouragée par les autorités, moyennant finance, la contrainte saura convaincre les récalcitrants (amendes, interdictions de construction, etc.).
De toute façon, la machine est lancée, et Natura 2000 n’est qu’une des pièces de cette arme de guerre qu’est le développement durable. Ce nouveau concept n’est là que pour répondre à une réforme du capital par lui-même. La crise financière permet les licenciements par wagons et la restructuration de l’industrie. Le développement durable, sous couvert de crise écologique, permet un renforcement du contrôle de l’Etat (jusqu’à nos poubelles [5] ), une politique de grand travaux pour une réorganisation du territoire au niveau européen (lignes de trains à grandes vitesses, autoroutes numériques, parcs éoliens, nouveaux réacteurs nucléaires...), et l’ouverture de nouveaux marchés (de l’agriculture bio aux OGM, en passant par l’internet et les éco-constructions). Et, dans ce contexte, l’environnement est d’abord et avant tout une source de profit, par le biais de l’industrie, du commerce ou de la science. Les espaces « naturels » doivent être aménagés en fonction de l’activité dévolue : tourisme, industrie du bois, réserve scientifique (en particulier pour la recherche génétique),... Ils doivent donc s’adapter aux critères et besoins des technocrates et des patrons.
Que le capital se développe en utilisant le masque écologique, qu’il soit de droite ou de gauche, ou qu’il justifie des guerres par souci de l’humanité ou des libertés ne change pas son vrai visage. C’est une machine dont le fonctionnement impliquera toujours une concentration des pouvoirs et des richesses dans les mains du plus petit nombre, l’exploitation, la misère et la répression pour les autres, et la dégradation générale des conditions de vie au nom du Progrès. Seules, les multiples résistances freinent l’extension de la domination à tous les espaces et à tous les domaines de la vie. Cependant, les critiques partielles du système finissent converties en bénéfices économiques et politiques. La diminution du temps de travail se transforme en heures supplémentaires et en précarité généralisée. Les luttes écologiques débouchent sur la mise en place d’un capital high-tech et de l’éco-totalitarisme. C’est aussi dans les formes que ces combats sont perdus. Sous la tutelle d’un parti ou d’un syndicat, dans les cadres restreints de la légalité, de la représentation démocratique et du spectacle, il n’y a pas de résistance réelle possible. C’est dans le développement de luttes autonomes et dans leur jonction que peuvent se construire les seuls rapports de force capables de changer l’ordre des choses.
Actuellement, le réseau Natura 2000 n’en est qu’à sa naissance. C’est dans quelques années que nous verrons concrètement les conséquences de ce vaste projet. Mais c’est aujourd’hui qu’il faut lutter pour contrer la logique qui l’englobe, sur tous les terrains. C’est à chacun de résister à la marche destructrice de rentabilisation de la planète et du vivant.

 

[1] Voir les textes : De l’appel au citoyen dans l’administration du désastre et Contribution à la critique du catastrophisme, consultables sur le site du Bulletin.

[2] D’après Gilbert COCHET (président de la Réserve Naturelle des Gorges de l’Ardèche, in La voie du loup, n°19, 2004) qui nous rappelle une autre évidence : « En passant régulièrement la « tondeuse » - le mouton - dans le cadre d’un plan de gestion précis, on va favoriser ces espèces avec des concentrations qui sont totalement artificielles […]. Comme ces espèces se développent en grande quantité dans ces milieux ouverts, on croit qu’elles n’existaient pas dans les milieux fermés. […] Il n’existe aucune espèce inféodée au milieu agricole, celui-ci a été créé bien après l’apparition de ces espèces. »

[3] Marc CHEYLAN, in Espaces Naturels, n°20, 2007. Il poursuit dans le n°22 : « Pour le praticien de la conservation, ce débat n’est pas neutre. Dans un cas, il s’agira en effet de maintenir coûte que coûte un " bon état de conservation " des formations végétales dont il a la responsabilité ; dans le second, il s’agira d’observer sans forcément intervenir la dynamique végétale naturelle. Il n’est pas neutre non plus car bloquer un processus dynamique peut coûter pas mal d’argent, alors qu’il en coûte peu de laisser évoluer un paysage. Les recommandations actuelles (en France du moins) vont plutôt dans le sens du premier choix : celui de maintenir en l’état la situation observée au temps T zéro ».

[4] Fin 2007, 32% de la superficie de la région Languedoc-Roussilon est intégrée au réseau Natura 2000 : tout le sud de la Lozère, l’ouest du Gard, une partie importante du nord de l’Hérault, une partie des Pyrénées et la plupart du littoral, plus de nombreuses zones moins importantes.

[5] Dans différentes villes, des amendes sont distribuées à ceux qui ne respectent pas les règlements relatifs aux ordures ménagères.